Frédéric Louvet, canotier à Pointe à Pitre

Cela fait 3 ans que j’apprends auprès des « anciens » de la station à développer ce qu’ils appellent « le sens marin ». Nous sommes le 29 août, les vacances se terminent, l’activité de sauvetage a été très calme. Ce matin, réveil à 6h, un coup d’œil sur les sites météo, l’activité cyclonique semble se confirmer. Sur l’océan, trois cyclones sont alignés : EARL ouragan de classe 1 se renforçant qui touchera ce soir St Martin et St Barth, FIONA une tempête tropicale qui le suit à deux jours et GASTON encore en gestation au sortir de la ZIC (zone intertropicale de convergence). Ce soir, aux informations télévisées, la SNSM de St Martin est à l’honneur. On voyait nos confrères aider les plaisanciers à se mettre à l’abri dans le lagon.


21h : Élie, le plus « ancien » patron de la station me demande si je peux être prêt pour appareiller avant 22h. Un voilier est en danger… Bernard, le patron de la vedette, est descendu de l’avion, de retour de métropole, et commandera l’équipage. Ma femme me regarde, inquiète. Elle a vu la météo des cyclones qui annonçait, pour la nuit, une mer dangereuse et des vents violents au nord de notre archipel.


22h : toutes les vérifications sont faites à bord. Nous traversons l’avant-port de Pointe à Pitre, guidé par le CROSSAG, en direction du Grand-Cul-de-sac-Marin, à la recherche d’un voilier de 10-11m à la dérive 200km au sud de l’ouragan. Lorsque nous empruntons la rivière salée qui mène au nord, la visibilité est déjà quasiment nulle sous les grains. L’intérieur de la Grande Barrière de Corail est habituellement une mer d’huile. Ce soir, ce petit lac est en colère ; dans ces eaux protégées, nous sommes déjà ballottés par les vagues et giflés par le vent. La passe à Colas qui nous ouvre la route du large est encadrée par d’énormes rouleaux qui éclatent sur le corail, puis c’est une mer forte qui nous accueille. Nous sommes bien sûr équipés de nos gilets et de cirés, car à l’extérieur, à chaque vague, c’est la douche ! Heureusement, sous nos latitudes, elle est chaude (env.30°). La course poursuite est commencée. Nous faisons route à 7-8 nœuds pendant que notre objectif s’échappe, emporté par une dérive de 2 nœuds vers le nord. Il est impossible d’augmenter l’allure, l’état de la mer nous le refuse. Plus on avance, plus la mer se creuse. À minuit, les creux sont de 5 à 6m (mer force 6) avec des déferlantes. Je commence à réellement prendre conscience de l’aventure qui s’annonce ; nous ne reviendrons pas de sitôt. Il est difficile et désagréable de rester dans la cabine. Bernard tient bon le cap. Avec Élie, on se cramponne dans l’entrebâillement de la porte. Il va falloir gérer nos forces pour tenir. Les contacts réguliers avec le skipper à la dérive par le biais du CROSSAG nous permettent d’affiner notre poursuite. Le vent avoisine déjà les 100km/h. Vers minuit, j’aperçois par intermittence une petite lueur blanche à l’horizon, quand le ciel veut bien rester sombre. Elle est dans l’axe de notre course. À chaque descente, nous avons des écarts de cap, d’autant que la position GPS est toujours en retard sur la position réelle du voilier. Au bout d’un certain temps, Bernard me demande de prendre la barre à l’extérieur, afin de suivre au plus près la lueur. En temps normal, suivre une route par mer forte demande une bonne dose de concentration pour garantir l’intégrité de l’équipage et du bateau. Mais ce soir, c’est dantesque ! L’objectif apparaît régulièrement, mais ne semble pas se rapprocher. Nous sommes secoués comme à pleine vitesse alors qu’on avance à 8 nœuds. Après un temps très long, le voilier est devant nous, tel un fétu de paille ballotté de tous côtés. Bernard reprend la barre, Élie allume les projecteurs. Nous éclairons enfin le Gatsby, il fait peur à voir. La Grand voile est arrachée, le génois est partiellement rentré, ce qui explique, en partie, la vitesse de dérive. Seule l’éolienne continue à fonctionner de manière effrénée. À l’arrière, le skipper semble désemparé et fatigué, mais soulagé de nous voir. Il attend des consignes.
Nous préparons le passage de la remorque. Une main sur la remorque, l’autre sur le bastingage, sans pouvoir rester debout, arrosés par les déferlantes, nous attendons le bon moment. Au bout d’une demi-heure, Bernard est toujours à la manœuvre, très concentré, pour ne pas entrer en collision. Le premier lancer échoue. On y retourne. C’est ok ! On s’écarte rapidement pendant que le skipper frappe la remorque sur ses taquets.


Le remorquage commence à 5 nœuds, afin de rester manoeuvrant. En dessous,  c’est la vedette qui part en tous sens. Ainsi attachés, nous prenons encore plus d’eau sur la tête ! Avec Élie, nous nous callons au sol à l’arrière du cockpit. Il est presque 1h du matin, la fatigue est là. Nous restons à surveiller notre nouveau compagnon 200m derrière qui apparaît et disparaît au rythme de la mer, de la pluie et des éclairs… Puis, tout à coup, le voilier n’est plus là !
Nous ramenons la remorque pendant que Bernard fait demi-tour. Tout est à recommencer ! Cette fois, il nous faut 25min pour passer la remorque, avec toujours les mêmes contraintes : ne pas trop s’approcher et trouver un cycle aux déferlantes pour agir. Au deuxième essai, la mer se creuse au mauvais moment, je me sens partir et  j’atterris sur le bastingage. Ça fait plutôt mal et ça fait réfléchir. Le skipper a saisi la remorque, on espère que cette fois est la bonne.


2h10 : avec Élie, nous nous réinstallons au sol pour nous reposer et peut-être dormir un peu, mais la remorque cède à nouveau. Il faut ramener de nouveau les 200m de remorque ! Il est près de 3h du matin. Bernard demande au skipper de trouver un amarrage solide, car on ne peut pas se permettre de recommencer sans cesse, c’est dangereux ! Nous commençons à lui tourner autour puis recommençons l’approche qui nous semble éternelle tant nous sommes secoués et fatigués ! Il est 4h50 quand le remorquage reprend. On se rassoit, une main sur la remorque pour vérifier la tension. Ça y est, on rentre ! Hélas, encore une fois, le Gatsby nous fausse compagnie. La remorque est toujours extrêmement tendue et plonge à la verticale sous la vedette, entraînée vers le fond par la chaîne que le skipper du Gatsby a rajoutée pour lester la remorque. Vingt ou trente mètres de chaîne plus 200 m de remorque sur un fond de 470 m… Pour essayer de la relever, on s’y met à trois, mais avec ces déferlantes, c’est impossible ! Il faut couper la remorque, et à nouveau rattraper le Gatsby.


5h30 : le CROSSAG nous demande de rester auprès du voilier en attendant l’arrivée d’autres moyens de secours. Le jour se lève, maussade, gris et pluvieux, l’océan est démonté et aucune terre en vue, c’est impressionnant… On a faim. Élie a un sandwich qu’il coupe en trois. Nous le mâchons avec application. À 7h00, nous demandons au CROSSAG d’appeler nos épouses pour qu’elles ne s’inquiètent pas trop.  Mon épouse m’a raconté que cet appel officiel l’a tout d’abord glacée avant de la soulager.


7h30 : le CROSSAG nous annonce que la vedette de Basse-Terre ne peut pas franchir la sortie du port à cause des déferlantes. Il faut maintenant demander au skipper d’abandonner son navire, car on ne peut lui promettre aucune autre assistance, et la tempête FIONA se rapproche sur la même trajectoire. Le défi est maintenant de récupérer le skipper ! On l’aide à organiser son transfert. On lui dit de mettre dans un sac-poubelle les effets qu’il compte prendre et surtout enfiler un gilet de sauvetage, ce qu’il s’obstine à refuser… Que fait-on s’il tombe et prend un coup ?  Il prépare son annexe. On attend une ouverture…


9h : on profite d’une opportunité, il détache son annexe, le Gatsby s’éloigne rapidement de lui, continuant sa course folle. Nous sommes tous concentrés sur l’annexe. Je lui demande de rentrer le bout qui traîne pour ne pas le prendre dans nos hélices. Bernard nous porte à sa hauteur, il nous lance le bout. Avec Élie, nous empoignons le sac et le skipper : 9h10 il est à bord ! Nous amarrons l’annexe, et donnons au CROSSAG les dernières coordonnées du Gatsby,  avec une dérive de deux nœuds plein nord.
Commence alors le retour face à la vague, au ralenti pour passer. Le skipper est installé à l’intérieur. On lui donne de l’eau, un ciré. Il est abattu par la disparition de son voilier, épuisé, mais aussi soulagé. Il nous raconte brièvement son départ de St Martin, avant l’arrivée du cyclone EARL, sa panne moteur à St Barth, son pilote qui fonctionne mal puis sa galère. Il est épuisé et s’endort. Le retour est long, très long... Enfin, on aperçoit la pointe de la Grande Vigie. À mesure que l’on rentre dans le Grand Cul-de-sac Marin, la mer perd de sa furie. EARL est loin au nord, il vient de passer classe 4. Nous accostons avant 13h, épuisés, mais contents d’avoir ramené le skipper sain et sauf.

SNSM - Les Sauveteurs en Mer
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