Comment cohabiter avec les éoliennes en mer ?

Un premier champ d’éo­liennes en mer est désor­mais opéra­tion­nel au large de Saint-Nazaire. D’autres vont suivre, partout en France. Quels impacts auront ces colosses de 200 mètres de haut sur le quoti­dien des amateurs comme des profes­sion­nels, ainsi que des Sauve­teurs en Mer ?

Champ d'éoliennes en mer
Champ d'éoliennes en mer à Saint-Nazaire © Parc éolien en mer de Saint-Nazaire Capa Corporate

Derniers jours de septembre. Les locaux du parc éolien en mer de Saint-Nazaire, sur le port de La Turballe, sentent le neuf. Six personnes font face au mur d’écrans de la salle de contrôle. À gauche, une carte numé­rique où figurent les quatre-vingts éoliennes en rangées bien recti­lignes, ainsi que huit bateaux qui se dépêchent de travailler sur les dernières mises au point à la faveur d’une météo clémente. À droite, quatre-vingts petits écrans. Une barre verte brille sur ceux des éoliennes qui produisent déjà de l’élec­tri­cité. Quelques heures plus tôt, il y avait plus de monde pour le brie­fing des équipes.

Le site comp­tera une centaine de personnes au total : soixante employés de Gene­ral Elec­tric entre­tien­dront les turbines, vingt appar­te­nant à EDF Renou­ve­lables s’oc­cu­pe­ront de la base des pylônes, ainsi que de la sous-station élec­trique reliée par câbles sous-marins à toutes les éoliennes, et vingt marins trans­por­te­ront les tech­ni­ciens sur des crew trans­fer vessels (lire enca­dré), opérés par Louis Drey­fus Arma­teurs.

Pied éolienne parc éolien Saint-Nazaire
Les éoliennes de Saint-Nazaire sont « mono­­­pieux ». Elles sont direc­­­te­­­ment fixées au fond de l’eau © Parc éolien en mer de Saint-Nazaire Capa Corpo­­­rate

De la terrasse du bâti­­ment qui abrite aussi stocks et ateliers, on aperçoit distinc­­te­­ment la frise des éoliennes au large. Elles se trouvent pour­­tant à une dizaine de milles et nous allons mettre une heure pour les atteindre en bateau. Une fois au milieu du parc, le nombre impres­­sionne plus que les dimen­­sions. On sait que le sommet des pales culmine à plus de 200 mètres (deux tiers de la tour Eiffel), que la plate­­forme où les équipes d’en­­tre­­tien trouvent la porte d’en­­trée dans les mâts est à envi­­ron 35 mètres au-dessus de l’eau (un immeuble de dix étages).

Mais comme on ne s’ap­­proche pas trop près, on se sent moins inti­­midé qu’au pied de certains phares sur des caps ou rochers escar­­pés. On s’ima­­gine manœu­­vrer un bateau sans problème entre deux machines. C’est plus l’ali­­gne­­ment qui impres­­sionne : au mini­­mum cinq engins à dépas­­ser sur 5 kilo­­mètres si on traverse au plus court, jusqu’à une quin­­zaine de machines sur 15 kilo­­mètres si on a besoin de passer dans le sens est-ouest. On doit se sentir bien petit si on a le moindre problème au milieu.

Il y en aura beau­­coup d’autres

Nous sommes sur le premier parc éolien en mer français, qui doit être tota­­le­­ment opéra­­tion­­nel – ou presque – au moment où vous lisez ces pages. D’autres sont en chan­­tier, en baie de Saint-Brieuc (Côtes d’Ar­­mor) et devant Fécamp (Seine-Mari­­time), notam­­ment. Dans ce domaine, la France est plutôt en retard compa­­rée à ses voisins, mais entend accé­­lé­­rer. Le président de la Répu­­blique, qui a visité le parc le 22 septembre, l’a annoncé : « L’éo­­lien en mer sera déve­­loppé pour viser envi­­ron 40 giga­­watts en service pour 2050, soit une cinquan­­taine de parcs éoliens en mer. » Un projet de loi d’ac­­cé­­lé­­ra­­tion de la produc­­tion d’éner­­gies renou­­ve­­lables a été présenté au parle­­ment le 26 septembre. Cinquante parcs ! Des oppo­­si­­tions s’ex­­priment et conti­­nue­­ront à s’ex­­pri­­mer. Les Sauve­­teurs en Mer, en tant qu’as­­so­­cia­­tion apoli­­tique, ne prennent pas posi­­tion sur la ques­­tion. Rénald Goupil, président de la station de Fécamp, insiste beau­­coup sur ce point. Il reste neutre, même si sa station est très contente qu’EDF Renou­­ve­­lables lui ait trouvé un vrai local à terre dans les bâti­­ments qu’elle a construits pour la main­­te­­nance du futur champ.

Différents types d’ancrage d’éoliennes sous la mer

  • À Saint-Nazaire, les mono­pieux sont comme d’énormes poteaux verti­caux plan­tés dans le fond ;
  • Dans la baie de Saint-Brieuc, les fonda­tions de type « jacket » sont compo­sées d’un treillis métal­lique fixé sur le fond par trois pieux. Ce treillis est une raison de plus de ne pas aller s’y frot­ter ;
  • À Fécamp, les fonda­tions gravi­taires, lestées dans le fond, s’élar­gissent sous l’eau. Respec­tez tout parti­cu­liè­re­ment l’in­ter­dic­tion d’ap­pro­cher avec une quille longue ;
  • Les éoliennes flot­tantes seront tenues par plusieurs lignes de mouillage, qui seront lestées pour plon­ger le plus verti­ca­le­ment possible. Ne pas s’en appro­cher quand même, surtout au vent de la plate­forme.
Carte des projets d'éoliennes en mer
Projet éoliens en mer en déve­lop­pe­ment sur les façades mari­times françaises.

À l’échelle natio­nale, l’as­so­cia­tion, qui fonc­tionne en majo­rité grâce aux dons et a besoin de finan­cer le renou­vel­le­ment des bateaux et la forma­tion de ses béné­voles, accueillera avec satis­fac­tion sa part d’une taxe sur la produc­tion des éoliennes, qui a été fléchée vers la SNSM par le légis­la­teur. Les sauve­teurs sont neutres, mais tenus de s’adap­ter à la réalité. Il y a dix ans, nous avions titré un premier dossier « Prépa­rons-nous à l’ar­ri­vée des éoliennes ». Aujour­d’hui, elles sont là. Et elles vont être de plus en plus présentes, en Médi­ter­ra­née comme en Manche et en Atlan­tique  (voir carte ci-dessus). Après les premiers parcs posés sur le fond de la mer, les parcs éoliens flot­tants vont s’ins­tal­ler plus loin au large, soule­vant de nouvelles ques­tions.

Qui aura le droit de navi­guer dans le parc ?

La navi­ga­tion est inter­dite dans les zones en travaux pendant la construc­tion d’un parc éolien. À Saint-Nazaire, EDF a employé jusqu’à quatre bateaux pour écar­ter curieux et distraits. Ils n’ont pas le pouvoir de police, mais peuvent signa­ler les récal­ci­trants à la direc­tion géné­rale des Affaires mari­times. Des précau­tions rendues néces­saires par l’im­por­tant trafic dans le secteur. « Il y a eu jusqu’à vingt-deux navires et six cents personnes sur le chan­tier  », souligne Olivier de La Lauren­cie, direc­teur du projet éolien en mer de Saint-Nazaire. Et pas des petits bateaux. À Saint-Nazaire, on se souvient du Vole au vent, long de 140 m, capable d’em­por­ter d’un coup les compo­sants de quatre éoliennes. Certains de ces navires, dépas­sant les 80 mètres, logent aussi les tech­ni­ciens à leur bord pendant plusieurs jours. L’ex­ploi­tant a essayé de mini­mi­ser la gêne en ne fermant pas tout le champ en même temps. Des chenaux de traver­sée ont été utili­sables par les pêcheurs profes­sion­nels et, bien sûr, par les Sauve­teurs en Mer lorsque cela a été néces­saire. Il n’y a heureu­se­ment pas eu d’ac­ci­dent grave pendant le chan­tier, étape répu­tée comme étant la plus à risques.

En phase d’ex­ploi­ta­tion, il y aura moins de travailleurs et donc moins de contrôles, alors que la navi­ga­tion sera ouverte à certaines embar­ca­tions. D’autres pays l’in­ter­disent complè­te­ment : Belgique, Alle­magne, Pays-Bas. « La France auto­rise la navi­ga­tion de certains navires parce que les éoliennes sont plus espa­cées, de 1 000 mètres mini­mum  », explique Melaine Loarer, chef du bureau sauve­tage et navi­ga­tion mari­time à la préfec­ture mari­time de l’At­lan­tique. « La préfec­ture mari­time de l’At­lan­tique a beau­coup écouté, notam­ment dans le cadre des grandes commis­sions nautiques locales auxquelles parti­ci­paient toutes les parties prenantes, dont des repré­sen­tants des stations locales de sauve­tage en mer. Mais, in fine, c’est elle qui décide. » Un champ d’éo­liennes n’est pas un espace mari­time privé. L’au­to­rité du préfet mari­time, des centres régio­naux opéra­tion­nels de surveillance et de sauve­tage (CROSS) et de la direc­tion des Affaires mari­times s’y exercent comme ailleurs, enca­drées par trois circu­laires émanant de cette dernière. Dans le parc de Saint-Nazaire, auront le droit de navi­guer les navires de moins de 25 m, de pêche et de plai­sance, essen­tiel­le­ment, en ne s’ap­pro­chant pas à moins de 50 mètres des mâts. En revanche, les loisirs nautiques, comme le kite­surf ou la planche à voile, y seront inter­dits. Kayaks et Jet-Skis® sont écar­tés de fait, car le site se situe trop loin de la côte par rapport à leurs limites régle­men­taires. La plon­gée indi­vi­duelle sera inter­dite, mais des clubs pour­ront béné­fi­cier d’au­to­ri­sa­tions.

Une partie des inter­lo­cu­teurs consul­tés en constru­sant ce dossier se disent inquiets du nombre de curieux, plus ou moins auto­ri­sés, que risque d’at­ti­rer ce nouveau paysage mari­time. Trois croi­sières orga­ni­sées l’été dernier pour l’aper­ce­voir étaient complètes. En cas de problème grave sur un tel navire, évacuer des dizaines de personnes au milieu des mâts devien­drait un cauche­mar pour les sauve­teurs. Olivier de La Lauren­cie se veut rassu­rant : le chan­tier a enre­gis­tré beau­coup moins de tenta­tives de visites en 2022 qu’en 2021. De plus, les séma­phores devraient pouvoir repé­rer les visi­teurs mal iden­ti­fiés grâce à deux radars instal­lés sur le champ pour compen­ser l’im­pact néga­tif des éoliennes sur les radars terrestres exis­tants. Des camé­ras haute défi­ni­tion posi­tion­nées sur la sous-station élec­trique seront aussi acces­sibles aux CROSS. Cet automne, on envi­sa­geait de mettre en place des routes permet­tant de bien voir le parc, sans pour autant le traver­ser. Côté plai­sance, le système d’iden­ti­fi­ca­tion auto­ma­tique (AIS en anglais) devrait être rendu obli­ga­toire pour traver­ser le champ d’éo­liennes. Cet équi­pe­ment élec­tro­nique, utili­sant les ondes VHF pour échan­ger les posi­tions GPS entre bateaux, sert à voir sur un écran les navires autour de soi, leur posi­tion, leur route, leur iden­tité et, si on est équipé d’un émet­teur, d’être vu de la même manière. Nombre de plai­san­ciers ne possèdent pas encore ce maté­riel (coûtant 500 € au mini­mum) et risquent de ronchon­ner. Du côté des profes­sion­nels, exploi­tants et pêcheurs y semblent favo­rables, notam­ment en cas de mauvaise visi­bi­lité, les radars des bateaux risquant d’être pertur­bés par les éoliennes.

Gros bateaux, gros ennuis ?

Du milieu du champ, par temps clair, on voit très distinc­te­ment cinq à dix grandes coques de cargos immo­biles. C’est la zone d’at­tente pour les navires qui vont vers Saint-Nazaire et Nantes. L’es­tuaire de la Loire a reçu, par exemple, avant la guerre en Ukraine, des métha­niers de 300 m de long venant de Sibé­rie. Offi­ciel­le­ment, aucune inquié­tude, chez les pilotes notam­ment. À la préfec­ture mari­time, Melaine Loarer indique que le chenal auto­risé passe à plus de 2 milles nautiques (plus de 3,5 kilo­mètres), ce qui est consi­déré comme une bonne distance de sécu­rité dans le monde entier. L’em­pla­ce­ment des éoliennes et de la zone d’at­tente ont été défi­nis en tenant compte des coups de vent, qui viennent le plus souvent du sud-ouest.

Les avaries de propul­sion ou de barre existent sur les masto­dontes des mers, y compris par gros temps. Cela a eu lieu au mois de janvier aux Pays-Bas, où certaines éoliennes sont égale­ment proches des chenaux d’ac­cès de grands ports. Le Julietta D., un vraquier 190 m, a percuté une éolienne après avoir rompu son mouillage. Les auto­ri­tés locales estiment à quatre-vingts les cargos déri­vant en mer du Nord chaque année. Des solu­tions sont à l’étude, notam­ment des chaînes instal­lées au fond de l’eau à l’ex­té­rieur du champ, qui stop­pe­raient un cargo dont le mouillage déra­pe­rait sur le fond sans crocher. Voire des filets pour inter­cep­ter un navire hors de contrôle. La préfec­ture mari­time de l’At­lan­tique dispose aussi d’un puis­sant remorqueur de haute mer basé à Brest, ainsi que d’un accord-cadre avec les remorqueurs portuaires de Saint-Nazaire, qui pour­raient inter­ve­nir pour frei­ner la dérive d’un cargo.

Naviguer dans un parc éolien

On est tenté d’écrire « abste­nez-vous, faites le tour par prudence. » Mais pour le plai­san­cier qui va du Croi­sic ou de La Baule vers Noir­mou­tier ou l’île d’Yeu, la tenta­tion est grande de passer au travers, surtout si c’est une route plus favo­rable à la voile. La même ques­tion se posera pour d’autres parcs éoliens.

  • soyez sûr de vos équi­pe­ments : carto­gra­phie et avis à la navi­ga­tion à jour, moteur sans faille, plein fait. GPS, récep­teur et émet­teur AIS opéra­tion­nels ;
  • plus que jamais, la veille visuelle doit complé­ter la veille des instru­ments. Les pieds d’éo­liennes sont peints en jaune vif. Pas de signal sonore dans le brouillard ;
  • surveillez aussi les autres bateaux tran­si­tant dans les champs (entre­tien des éoliennes, pêche). Leur capa­cité de manœuvre est limi­tée, comme la vôtre ;
  • de nuit, essayez d’ou­blier les feux rouges des éoliennes, desti­nés aux avions. Concen­trez-vous sur la signa­li­sa­tion jaune cligno­tante à la base des piliers ;
  • par vent établi, les effets de turbu­lence peuvent être surpre­nants pour un voilier derrière un phare ou un rocher. Les mâts des éoliennes ne sont pas très larges (7 mètres), mais, faute d’ex­pé­rience, la prudence s’im­pose ;
  • il y a 1 kilo­mètre entre les éoliennes. Vous avez donc la place de passer. Ne vous appro­chez pas des engins, surtout si le vent ou le courant vous portent dessus. Les pales ne descendent pas à moins de 25 mètres de la surface et les acci­dents méca­niques sont rares (pales qui cassent). Mais il y en a déjà eu ;
  • prenez bien la météo pour ne pas être surpris au milieu du parc par le brouillard ou une augmen­ta­tion brutale du vent.
  • par mauvaise visi­bi­lité, ne comp­tez pas sur votre radar, qui sera perturbé. GPS, AIS et veille visuelle ;
  • si vous avez un problème, préve­nez tout de suite le CROSS, même si vous pensez pouvoir gérer. Les commu­ni­ca­tions VHF sont renfor­cées dans le champ ;
  • ne tentez pas de mouiller (fonds impor­tants et risques de croche) ;
  • en cas de naufrage, les éoliennes ne sont pas un secours ni un abri. N’es­sayez pas de vous y amar­rer. Ne grim­pez les éche­lons qu’en dernière extré­mité jusqu’au palier inter­mé­diaire, acces­sible. Les sauve­teurs auront du mal à vous récu­pé­rer sur l’éo­lienne. Vous serez plus rapi­de­ment sauvé dans l’eau, sur une survie ou soutenu par votre gilet de sauve­tage.

 L’opé­ra­teur a la charge de la sécu­rité de son person­nel

Quand nous posions nos premières ques­tions sur ces nouvelles venues en mer, nous nous deman­dions déjà si les sauve­teurs devraient abor­der les éoliennes et grim­per sur les plate­formes, voire dans les mâts, lorsqu’il y aurait un blessé. Aujour­d’hui, la réponse est offi­ciel­le­ment néga­tive. Le trans­port et la récu­pé­ra­tion des tech­ni­ciens de main­te­nance, ainsi que les premiers secours, sont de la respon­sa­bi­lité de l’opé­ra­teur. Son person­nel est formé et entraîné. Pour le déli­cat trans­fert du bateau de trans­port – ou crew trans­fer vessel – à l’échelle de l’éo­lienne, « chaque tech­ni­cien est équipé d’un gilet de sauve­tage gonflable et d’une balise de sécu­rité permet­tant de le retrou­ver  », précise Alban Billaud, respon­sable de cette acti­vité pour Louis Drey­fus Arma­teurs. Le bateau et son équi­page de trois marins disposent même, comme les sauve­teurs, d’un filet pour remon­ter à bord une personne inani­mée ou bles­sée. Et, pendant l’opé­ra­tion, il reste proche des éoliennes tant qu’il y a des tech­ni­ciens dessus, prêt à évacuer un éven­tuel blessé. En cas de diffi­culté à descendre l’échelle de l’éo­lienne ou à utili­ser la grue, les équipes peuvent aussi recou­rir à des harnais pour une « auto-évacua­tion » sur corde, à deux personnes, à l’ins­tar de ce qui se pratique en spéléo, précisent les respon­sables sécu­rité de Gene­ral Elec­tric et d’EDF Renou­ve­lables.

En cas de bles­sure, le Centre de consul­ta­tion médi­cale mari­time est contacté par l’in­ter­mé­diaire du CROSS. Il décide, si besoin, d’un mode d’éva­cua­tion. L’hé­li­co­ptère semble le moyen le plus natu­rel pour la plupart de nos inter­lo­cu­teurs. Matthieu Turpeau, le « monsieur sécu­rité » chez EDF Renou­ve­lables, précise que l’on peut remon­ter un blessé jusqu’à la plate­forme située en haut de l’éo­lienne par un ascen­seur. Les pompiers, plus entraî­nés que des Sauve­teurs en Mer à grim­per à des échelles ou à se servir de cordes, peuvent aussi être solli­ci­tés. Une conven­tion a été passée entre le CROSS et le service dépar­te­men­tal d’in­cen­die et de secours (SDIS) 44. Toute l’ac­ti­vité tech­nique qui peut géné­rer des acci­dents s’ar­rête la nuit, le week-end et dès que le temps se gâte, c’est-à-dire dès que la houle dépasse envi­ron 1,5 mètre de hauteur.

De la théo­rie à la pratique

C’est à l’usage que l’on verra si tout se passe comme prévu. Une expé­rience limi­tée, mais signi­fi­ca­tive, a eu lieu sur l’éo­lienne flot­tante, que l’on distingue faible­ment à l’ho­ri­zon en reve­nant du champ vers La Turballe. Il s’agit d’une plate­forme d’es­sais opérée par l’École Centrale de Nantes, un gros paral­lé­lé­pi­pède rectangle flot­tant portant l’éo­lienne Float­gen. Les sauve­teurs de la station du Croi­sic la connaissent d’au­tant mieux que le respon­sable de l’ex­ploi­ta­tion et de la sécu­rité, Arnaud Blangy, est devenu l’un de ses béné­voles. Ils y ont pratiqué quelques exer­cices.

Une personne travaillant pour un sous-trai­tant a été victime d’une frac­ture à la jambe un jour où le vent souf­flait et où la houle se formait. Les Sauve­teurs en Mer ont été appe­lés. La grue potence, qui aurait pu dépo­ser une civière sur le canot de sauve­tage, n’a pas pu être utili­sée. Elle n’était pas du meilleur côté par rapport au vent et, surtout, le person­nel du sous-trai­tant n’a pas osé s’en servir. Le canot a donc dû manœu­vrer au ras de la plate­forme pour que l’équi­page arrive à glis­ser la civière sur la plage arrière. Faut-il dépla­cer la potence, former à son usage, privi­lé­gier l’hé­li­co­ptère ? Des réflexions sont en cours. Ce cas concret illustre ce que nous ont dit, en substance, tous les prési­dents des stations SNSM de La Turballe à Noir­mou­tier, en passant par Le Croi­sic, Porni­chet et Pornic : « On s’adap­tera, comme on fait toujours. »

Quel rôle pour les Sauve­teurs en Mer ?

À quoi les sauve­teurs vont-ils devoir s’adap­ter ? Des exer­cices à venir le préci­se­ront. Les missions courantes, ils les connaissent. S’il y a un blessé qu’un CTV ne peut pas évacuer, il pourra être trans­féré à bord d’un navire de sauve­tage. Les sauve­teurs, de plus en plus formés aux premiers secours, ont l’ha­bi­tude des évacua­tions sani­taires. La station de Porni­chet en a déjà pratiqué pendant le chan­tier. Un des bateaux de trans­port, un bateau de pêche ou un plai­san­cier peuvent aussi être en panne et avoir besoin d’être remorqués, avant de risquer de taqui­ner le pied des éoliennes.

La station de Pornichet a déjà effectué une évacuation sanitaire pendant le chantier.

Les sauve­teurs sont bien formés à ces manœuvres, souvent déli­cates. La puis­sance de leurs embar­ca­tions sera-t-elle suffi­sante ? Le Croi­sic dispose d’un canot tous temps de 15,5 m avec deux moteurs de 400 ch, qui devrait bien­tôt être remplacé par un NSH1 de la nouvelle flotte SNSM. À La Turballe, le président de la station, qui voit augmen­ter le trafic avec l’agran­dis­se­ment du port et l’ar­ri­vée des CTV du champ éolien, reste atten­tif au sujet de la bonne adéqua­tion de sa vedette de deuxième  classe de 10,5 m avec les besoins opéra­tion­nels.

Au-delà, on en est réduit aux hypo­thèses, en atten­dant les premières expé­riences. Il y aura des jours et des nuits de mauvais temps, de mauvaise visi­bi­lité, où il ne devrait y avoir personne dans le champ, où les éoliennes seront arrê­tées par vent trop fort et où il faudra aller cher­cher des marins là-bas.

Pour les curieux

À Saint-Nazaire, on peut décou­vrir EOL Centre éolien, un lieu de visite ludique et inter­ac­tif sur l’éo­lien en mer. Très adapté aux enfants, il permet de décou­vrir le fonc­tion­ne­ment de cette tech­no­lo­gie, ses origines, son impact sur l’en­vi­ron­ne­ment… EOL Centre éolien, dans l’écluse forti­fiée, avenue de la Forme-Ecluse à Saint-Nazaire.
Tarifs : 6 €, 3 € pour les enfants.

Deux impré­vus par temps maniable sont surve­nus cet été. Fin juin, le temps bascu­lant soudai­ne­ment après des jours de cani­cule, deux plai­san­ciers en goguette dans un petit bateau sont partis dans une longue dérive, inca­pables de donner leur posi­tion. On a fini par les retrou­ver dans le parc éolien. Début août, le skip­per d’un petit trima­ran est tombé à la mer à proxi­mité des mâts et a heureu­se­ment été retrouvé après que son bateau, conti­nuant sa route, eut percuté celui des pilotes de la Loire.

Il faudra aussi récu­pé­rer dans le champ des navires et des marins qui n’avaient pas l’in­ten­tion d’y être. Tant qu’ils seront à l’eau entre les éoliennes, les sauve­teurs manœu­vre­ront « comme d’ha­bi­tude », en faisant atten­tion à ces obstacles. Proba­ble­ment les équi­pe­ments du champ pour­ront-ils les aider (camé­ras, radar…).

Les premiers retours d’ex­pé­rience seront précieux

Tout va se compliquer si le bateau en détresse est contre une pile et/ou si des victimes ont cher­ché refuge dans les échelles. Par temps maniable (jusqu’à 0,5 mètre de houle ?), la nouvelle géné­ra­tion de navires de sauve­tage pourra peut-être tenter de dépo­ser un sauve­teur ou de récu­pé­rer une victime sur l’échelle. En effet, l’avant est cein­turé d’une énorme « bour­lingue » en gomme dure, sur laquelle s’ap­puyer moteurs en avant. Le SNS 17–01, de la station de L’Her­bau­dière, s’est essayé à la manœuvre cet été au port, sur une échelle d’exer­cice. Sinon, enverra-t-on des plon­geurs ou un pneu­ma­tique semi-rigide ? Utili­sera-t-on la grue potence exis­tant sur la plate­forme de chaque éolienne ? Pendant un exer­cice sur un mât d’es­sais, le patron de la station de Fécamp, Jérôme Panchout, avait trouvé bien diffi­cile de se main­te­nir près d’un pylône, sous un crochet de grue, dans le vent et le courant, sans s’ap­puyer dessus. La solu­tion qu’évoquent spon­ta­né­ment presque tous nos inter­lo­cu­teurs était employée pour les relèves de phares les plus diffi­ciles : une tyro­lienne permet­tant de faire descendre une personne harna­chée non pas à la verti­cale, mais le long d’un câble en pente ; ainsi, le bateau de sauve­tage peut s’écar­ter du pylône. Reste à savoir comment il serait possible d’ins­tal­ler un tel câble et qui l’ins­tal­le­rait.

Ces premiers éléments montrent bien la diver­sité des risques exis­tant au milieu des champs éoliens en mer et la variété des inter­ven­tions que les Sauve­teurs en Mer pour­ront y mener. Les exer­cices et les premières alertes permet­tront des retours d’ex­pé­rience précieux pour tous les champs éoliens à venir. Nos béné­voles, comme ils le font toujours, sauront s’adap­ter.

Les crew transfer vessels (CTV)

Les CTV sont spécia­le­ment conçus pour débarquer et embarquer hommes et maté­riel, voire civière ou harnais descen­dus de la plate­forme par une grue potence équi­pant chaque plate­forme. Le prin­cipe du CTV – le plus souvent un cata­ma­ran (deux coques) – est que son avant, cein­turé par de très gros boudins en caou­tchouc, s’im­mo­bi­lise en s’ap­puyant moteurs en avant pleins gaz contre deux gros tubes verti­caux situés de part et d’autre de l’échelle, que vont agrip­per les tech­ni­ciens.

Trois de ces navires ont été conçus pour le parc de Saint-Nazaire par le cabi­net d’ar­chi­tec­ture navale Mauric, pour le compte de Louis Drey­fus Arma­teurs. Ils ont des étraves étran­ge­ment fines pour des navires de ce type afin de limi­ter la flot­ta­bi­lité à l’avant, et donc les mouve­ments ascen­dants du nez du bateau lors des débarque­ments ou embarque­ments du person­nel. Pour compen­ser ce qui pour­rait deve­nir une insuf­fi­sance de flot­ta­bi­lité quand le bateau fait route et assu­rer du confort aux passa­gers, un foil a été rajouté en dessous, comme sur les voiliers de course ! Il est destiné à soule­ver le nez du bateau quand il accé­lère et à limi­ter les mouve­ments verti­caux de l’avant (tangage).

Un navire crew transfer vessels au pied d'une éolienne
Les crew trans­fer vessels permettent de dépo­ser et de récu­pé­rer le person­nel travaillant sur les éoliennes © Louis Drey­fus Arma­teurs

 

Article rédigé par Jean-Claude Hazera, diffusé dans le maga­­zine Sauve­­tage n°162 (4ème trimestre 2022)