Odyssée de l’"Ymer" et sa bouée mémorable

Lors d’une vente aux enchères à l’île d’Yeu, le petit-fils du canotier Pierre Pelletier a fait l’acquisition d’une bouée appartenant au canot "Paul Tourreil", dont l’équipage fut victime d’une terrible odyssée lors d’une intervention de trois jours, du 26 au 28 janvier 1917.
Les six survivants  du canot de sauvetage de l’île d’Yeu
Légende
Les six survivants du canot de sauvetage de l’île d’Yeu © DR

Ce matin-là du 26 janvier 1917, à 11 heures, le sémaphore de la pointe du But, sur l’île d’Yeu, signale à la station SNSM locale qu’une baleinière1 est en détresse à 3 milles de l’île. À son bord, sept rescapés du cargo norvégien Ymer, torpillé par un sous-marin allemand trois jours auparavant dans le golfe de Gascogne.

Poussée par les vents et les courants, l’embarcation est ballottée par les flots. Les canotiers sont rongés par la faim et la soif, mais résistent au froid grâce à l’épaisseur de leurs vêtements. Noé Devaud, le patron du canot de sauvetage2 Paul Tourreil, contacte son équipage3 et fait appel à huit volontaires supplémentaires pour prendre les rames et leur porter assistance. Mais la marée n’est pas assez haute, il leur faut attendre 13 h 30 pour pouvoir mettre le canot à flot.

Une intervention de sauvetage en mer extrême

Il est 16 heures lorsque la baleinière est trouvée. Les naufragés sont transbordés, mais il faut souquer ferme pour lutter contre le reflux qui s’est formé et est accentué par un fort vent de sud-est et une température de - 15 °C4. Le canot mouille l’ancre pour attendre le flot dans quelques heures, mais, avec la nuit tombante, le vent forcit jusqu’à la tempête.

Tout d’un coup, l’orin5 de la chaîne d’ancre casse ; le canot part brutalement à la dérive en s’éloignant de la terre. Noé Devaud estime qu’ils ne pourront pas rejoindre Port Joinville et décide de gagner Belle-Île-en-mer sous voile, avec un vent arrière. Mais le fanal est emporté, le compas démoli, les clapets ne fonctionnent plus et le canot se remplit d’eau glacée. Le 27 janvier, vers une heure du matin, deux équipiers du cargo norvégien décèdent, ainsi que le sauveteur Adolphe Isacard. L’ancre flottante lâche à son tour. Le soir, le phare de Belle-Île est aperçu entre deux bourrasques de neige. La tragédie se poursuit : deux autres Norvégiens meurent, ainsi que les sauveteurs Pierre Pelletier et Armand Tarraud.

Le lendemain matin, la tempête est toujours très forte et la grand-voile est arrachée. Les décès se succèdent : le sauveteur Joseph Renaud, ainsi qu’un cinquième Norvégien. L’équipage aperçoit Groix et s’échoue dans le nord-ouest de l’îlot de Raguenès. Jean-Marie Marrec, le seul exploitant agricole de l’île de Raguénez, recueille les naufragés dans sa maison. Épuisés, les frères sauveteurs Pillet – Émile et Edmond – succombent à leur tour.

Le bilan de ce drame est lourd : six sauveteurs sur douze et cinq équipiers norvégiens sur sept. Cette tragédie lente et insidieuse poussa les hommes à l’extrême limite de leurs forces physiques.

1- Une baleinière est une embarcation longue et fine, en bois, utilisée pour la chasse à la baleine au harpon jusqu'au début du XXe siècle.

2- Le canot de sauvetage était un canot en bois, non redressable, de 9,80 m sur 2,60 m, construit en 1913 par les chantiers Augustin Normand au Havre pour l’île d’Yeu. Après l’odyssée de janvier 1917, il est envoyé au Havre pour réparations et motorisé en 1919. Il sera affecté à La Pallice, puis à Saint Gilles Croix de Vie jusqu’en 1945 sous le nom de Charles et Frank Allenet.

3- L’équipage de sauveteurs : Pierre Girard, Pierre Pelletier, Emmanuel Turbé et huit volontaires (Adolphe Isacard, Émile Pillet, Edmond Pillet, Joseph Renaud,Alexandre Gouillet, Olivier Plessis, Baptiste Tonnel, Armand Tarraud). 

4- L’hiver 1917-1918 a été l’un des plus froids du XXe siècle.

5- L’orin est un cordage reliant une bouée à un objet immergé, généralement une ancre


Bouée Paul Tourreil
© SNSM

Une bouée mémorable 

Pour les marins, la simple bouée couronne en liège représente l’espérance de survie. Sa conception, due 
probablement à Léonard de Vinci, remonte à la fin du XVe siècle. Symbole, à terre, de la protection et de la sauvegarde, la bouée rappelle le souvenir des marins disparus en mer. C’est pourquoi les calvaires des marins sur les côtes conservent de nombreuses bouées mémorielles.

Le rachat de la bouée du canot de sauvetage du Paul Tourreil1 (voir article p 37 dans le n° 157 de Sauvetage) nous rappelle la terrible odyssée de l’Ymer du 26 janvier 1917.

 

 


Article rédigé par Jean-Patrick Marcq, diffusé dans le magazine Sauvetage n°158 (3e trimestre 2021)