Chavirage du "Lazare" dans la Manche : ses deux skippers racontent
publié le27 Mars 2026
écrit parNicolas Sivan
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Erwan Le Draoulec (à gauche) et Tanguy Le Turquais à bord de Lazare. © Pierre Bouras
Le 25 octobre 2025, quelques heures après avoir pris le départ de la transat Café L’Or, le trimaran de Tanguy Le Turquais et Erwan Le Draoulec a chaviré à proximité du raz Blanchard, dans la Manche. Les deux marins ont, heureusement, été secourus par un hélicoptère de la Marine nationale, tandis que leur voilier a été retrouvé et remorqué par les Sauveteurs en Mer de Goury - La Hague. Ils racontent.
Sauvetage : Que vous est-il arrivé ?
Tanguy Le Turquais : On naviguait dans des conditions assez soutenues, à la nuit tombée, quand on a entendu un bruit. On pense avoir heurté quelque chose avec un flotteur environ 20 minutes avant le chavirage. Mais impossible de savoir ce que c’était. On pense maintenant que ce choc a endommagé le flotteur, que l’eau a pénétré dedans et qu’il a fini par exploser.
Erwan Le Draoulec : On ne s’en est pas rendu compte, car les courants sont très forts dans le raz Blanchard. On a bien senti une différence. La navigation était moins aisée, mais on ne savait pas à quoi c’était dû. C’est un peu comme rouler dans un champ de bosses avec un pneu crevé. Difficile de savoir d’où vient le problème.
Vous souvenez-vous du chavirage ?
TLT : Tout se déroule en quelques secondes. Erwan est à l’arrière et je suis à l’avant, quand on s’aperçoit que le bateau enfourne, qu’il y a un problème. On a chacun une écoute dans les mains, donc on choque les voiles. Mais l’arrière se soulève toujours plus et, finalement, Erwan chute et me tombe dessus. On se retrouve coincés à l’avant, au pied du mât. Et c’est à ce moment qu’on réalise qu’on va chavirer. Le bateau continue de se lever, on sait qu’il va se retourner comme une crêpe. Nos corps se contractent et il y a un premier choc. Le mât amorti la chute. Et, presque instantanément, il casse et le bateau se retourne complètement.

« Et c’est à ce moment qu’on réalise qu’on va chavirer. »
Comment réagissez-vous ?
TLT : On est dans une phase « réflexe ». On a chaviré. Très vite, l’eau pénètre dans l’habitacle. Il faut qu’on nage à l’arrière du bateau pour ouvrir une trappe et se mettre à l’abri dans la coque centrale. L’eau monte très vite. On marche sur le toit, qui se disloque sous nos pas. Quand on arrive à la trappe, elle ne s’ouvre pas. On réfléchit à une autre solution. Finalement, je force et la trappe s’ouvre. Il faut ensuite se hisser dans le bateau avec nos bottes remplies d’eau. Tout ça dure 15 secondes. Une fois à l’intérieur, on se sent un peu plus en sécurité. On réalise ce qui vient de se passer et on se dit : « C’est pas possible. On vient de chavirer. Le truc qui ne devait pas nous arriver. »
Une fois le choc passé, que faites-vous ?
ELD : On a deux inquiétudes. La première, c’est que nos concurrents nous rentrent dedans, car on est dans un bateau pas éclairé, dans la nuit, avec d’autres voiliers tout autour. La seconde, c’est qu’on se fracasse sur les falaises, car le vent nous y pousse. Plus tard, le CROSS nous a indiqué que le courant nous emmenait vers le large, heureusement. Une fois à l’intérieur, on déclenche nos balises de détresse, puis on lance un Mayday. On s’équipe aussi de nos combinaisons de survie et de nos gilets de sauvetage.

Comment réagissent les secours ?
ELD : On est, heureusement, très proches du CROSS Jobourg, qui nous répond tout de suite et qu’on entend très clairement. Les opérateurs nous guident et nous informent rapidement qu’un hélicoptère a décollé. Entre le moment où on les appelle et celui où l’on est à terre, il se passe moins d’une heure. C’est allé très vite. On n’a jamais eu l’impression d’attendre.
Que faites-vous quand l’hélicoptère arrive ?
TLT : C’était un moment incroyable. Quand l’hélicoptère approche, on se dit : « Ça y est, quelqu’un est là pour nous aider. » Trois minutes plus tard, un homme descend, accroché à un câble, et se pose sur le trampoline du trimaran, presque comme le ferait un extraterrestre. Et il a le sourire ! Il embarque Erwan, que je regarde monter au ciel. Il revient me chercher et je me laisse guider. Dans ces moments, il ne faut prendre aucune initiative et suivre les instructions.
Une fois dans l’hélicoptère, vous voyez votre bateau…
ELD : D’en haut, c’est une vision d’horreur. Le voilier est retourné, des débris flottent partout au milieu des vagues. Il manque un morceau sur l’un des flotteurs. On se dit qu’on ne va jamais le revoir.
TLT : Ma dernière vision, c’est le bateau dans le faisceau du projecteur de l’hélicoptère, avec le mot Lazare à l’envers. Puis les premiers retours que l’on a sont mauvais. On nous fait comprendre que ça ne sera pas évident du tout de le récupérer, notamment de passer une remorque par un temps pareil. Une fois à terre, on va prendre une douche et, en sortant, on nous dit : « C’est bon, les Sauveteurs en Mer ont passé une remorque, le bateau sera à Cherbourg dans cinq heures. »

Comment les Sauveteurs en Mer ont-ils remorqué votre voilier ?
TLT : Les sauveteurs de la station de Goury – La Hague ont été impressionnants. Deux plongeurs se sont mis à l’eau pour passer une remorque sur Lazare. Et, pour avoir vu l’état de la mer cette nuit-là, je n’aurais pas aimé être à leur place, même avec une combinaison et des bouteilles.
ELD : Ils ont vraiment été héroïques. Leurs méthodes m’impressionnent. Ils ont été tellement bons qu’ils sont arrivés devant Cherbourg avant le lever du jour. On a retrouvé notre bateau au petit matin, toujours à l’envers, mais à quai. Les choses n’auraient pas pu mieux se passer.
Vous étiez heureux de retrouver Lazare ?
ELD : Pour nous, c’était inimaginable, vraiment incroyable. Les bénévoles ont même pris le soin d’aller doucement pour ne rien abîmer de plus pendant le remorquage. Le bateau avait quelques dégâts liés au chavirage, mais il était à 80 % en bon état.
TLT : En sauvant notre bateau, les Sauveteurs en Mer ont sauvé notre projet. Nous allons pouvoir poursuivre notre aventure en 2026 grâce à eux. En plus, ils nous ont aidés à remettre certaines parties en état. J’ai même plongé avec un des sauveteurs pour démêler les bouts et les voiles du mât, qui étaient sous l’eau. C’était vraiment dingue, on ne les oubliera pas. Une vraie relation s’est créée. On a hâte de retourner à Cherbourg pour les emmener avec nous naviguer sur le bateau.

Vous n’aviez pas de lien avec les Sauveteurs en Mer jusqu’ici ?
TLT : Si, bien sûr. Nous sommes des marins professionnels et ils sont là pour sauver nos vies en cas de problèmes. Nous connaissons notamment les bénévoles de Locmiquélic [ndlr : la station du Pays de Lorient, dans le Morbihan], où Lazare est amarré. Mais, maintenant, je m’aperçois que je ne connaissais pas vraiment ce qu’ils font.
ELD : Dans notre malheur, on a rencontré que des gens incroyables. Que ce soient les militaires qui sont venus nous chercher ou les bénévoles qui ont sauvé notre trimaran. Et, maintenant, je me dis que, le jour où j’aurai du temps, je deviendrai bénévole à la SNSM. Avec l’expérience que j’ai de la mer, il faut absolument que je le fasse.
Comment s’annonce l’année 2026 ?
ELD : Heureusement, on a récupéré notre bateau. Il s’appelle Lazare, du nom d’une association qui crée des colocations entre des jeunes actifs et des gens qui ont connu la galère et la rue, et qui se sont relevés. On porte leurs couleurs, donc il est hors de question de ne pas se relever. Nos sponsors et nos partenaires nous aident, ainsi que beaucoup de particuliers qui voulaient participer. Maintenant, il faut qu’on arrive à réparer un bateau qui est fragilisé. Mon ambition est d’être au départ de la Route du Rhum au mois de novembre et je suis toujours à la recherche de partenaires pour y parvenir. Mais je compte bien traverser l’Atlantique, cette fois-ci !
Le conseil
Erwan Le Draoulec et Tanguy Le Turquais ont tiré un enseignement de leur accident : « Ça n’arrive pas qu’aux autres », soulignent les deux marins. « Il faut vraiment bien préparer son matériel de sécurité, insiste Tanguy. C’était le cas pour nous. Tout ce dont on a eu besoin a fonctionné et se trouvait au bon endroit. Si ça n’avait pas été le cas, les choses auraient pu tourner différemment. Le jour où cela arrive, c’est trop tard pour se dire qu’on aurait dû le faire. »
