Satisfaction et frustration des sauveteurs !

Il y a cent cinquante ans, les sauve­teurs d’Omon­ville-la-Rogue et de Goury, dans la Manche, partent à l’avi­ron porter secours à cent cinquante-trois personnes, en diffi­culté dans le Raz Blan­chard. Une opéra­tion déce­vante pour les uns, une réus­site pour les autres. Récit d’un sauve­tage de trente personnes.

La construction de La Sèvre
La construction de La Sèvre a débuté en 1855. Il fut mis en service quatre ans plus tard ©dr

Le 6 février 1871, en pleine guerre franco-prus­sienne, La Sèvre, le trois-mâts de la Marine impé­riale, converti en navire-hôpi­tal, quitte Saint-Malo en direc­tion de Cher­bourg pour débarquer des bles­sés. À son bord, cent-treize hommes d’équi­page et quarante soldats, certains bles­sés. Le capi­taine de frégate Vesque espère arri­ver à Cher­bourg dans la soirée. Mais une brume intense s’élève, rendant la navi­ga­tion déli­cate. Vers 17 h 30, pensant avoir dépassé le Cap de la Hague, Vesque met le cap à l’est. Moins de trente minutes plus tard, des brisants sont signa­lés à l’avant. Le capi­taine demande l’ar­rêt des machines, condui­sant ainsi le navire à sa perte. Les courants des marées le projettent sur les roches dites des Noires, à trois milles à l’ouest du port de Goury.

La coque est éven­trée et l’eau s’en­gouffre à bord. Trois embar­ca­tions sont mises à l’eau, dans lesquelles prennent place soixante-dix naufra­gés. La première, entraî­née par le courant, arrive à hauteur d’Omon­ville1 et parvient à donner l’alerte avant de pour­suivre sa route en rade de Cher­bourg. Le patron de la station d’Omon­ville, Édouard Deha­mer, rassemble l’équi­page de son canot Amiral de Montai­gnac2, mais celui-ci doit remon­ter à l’avi­ron les 12 milles le sépa­rant de l’épave, en pleine nuit, sans visi­bi­lité, par grosse mer, et avec un courant contraire. Les deux autres embar­ca­tions arrivent aussi à Cher­bourg, préve­nant l’es­cadre.

Un sauve­tage déli­cat par mer formée et visi­bi­lité réduite

Pendant ce temps, vers 20 heures, un habi­tant d’Au­der­ville, au Cap de la Hague, entend des cris venant de la mer, et aver­tit Jean-Louis Fabien, patron du canot de sauve­tage de la station de Goury, L’Es­pé­rance3. La visi­bi­lité est réduite. Le patron se dirige vers les cris. Le courant encore très fort, les défer­lantes et les épars rendent l’ap­proche périlleuse. Vers 21 heures, L’Es­pé­rance4 aborde le navire sous le vent, par le sud-ouest. Vingt et un naufra­gés réfu­giés sur la hune sont récu­pé­rés. Quatre barques de pêche arrivent aussi sur les lieux, mais ne parviennent pas à s’ap­pro­cher. 


Les sauve­teurs trans­fèrent les naufra­gés sur ces barques pour les soigner au plus vite à terre. Quant au canot d’Omon­ville, il arrive sur les lieux dans la nuit et ne trouve que des débris. Épuisé et à bout de force, l’équi­page se résigne à rentrer, étant relevé par L’Ado­nis, l’aviso de Cher­bourg.

La coque est éven­trée et l’eau s’en­gouffre. Soixante-dix naufra­gés prennent place dans trois embar­ca­tions

Vers 23 heures, toute la popu­la­tion d’Au­der­ville attend les naufra­gés pour les vêtir, les loger et leur prodi­guer les premiers soins. Le lende­main, au point du jour, L’Es­pé­rance reprend la mer, à la recherche d’autres naufra­gés dispa­rus – cinquante-cinq victimes au total –, puis sort une troi­sième fois à basse mer, avec à son bord un offi­cier de marine chargé de visi­ter l’épave, dont on n’aperçoit plus que les bouts de mâts. 

1– La station d’Omon­ville-la-Rogue (Manche) est créée en 1867 par la Société centrale de sauve­tage des naufra­gés (SCSN) – ancêtre de la SNSM – deux ans avant celle de Goury. La station est offi­ciel­le­ment suppri­mée en 1940, mais conti­nue de fonc­tion­ner jusqu’en 1949 avec des barques de pêche locales.

2– Lancé en 1867, L’Ami­ral de Montai­gnac, de la station d’Omon­ville, est un canot en bois à redres­se­ment de 9,78 m, à dix avirons, construit par Forrestt and Son.

3– L’Es­pé­rance était un canot en bois à redres­se­ment de 9,78, à dix avirons, construit par les chan­tiers Normand, au Havre. C’était le premier canot de la station de sauve­tage de Goury. Il fut condamné en 1904, après trente-quatre ans de service et cinquante-sept sorties de sauve­tage.

4– Les cano­tiers enga­gés sur L’Es­pé­rance : Jean-Louis Fabien, patron ; François Lehar­de­lay, secré­taire du comité de sauve­tage ; Désiré Lavenu, briga­dier ; Jean-Baptiste Hue, Henri Pezet, Jean-Baptiste Picot, Jean Bonissent, Charles Hue, Eugène Fontaine, Charles Lavenu, Pierre Pasquier, Pierre Jean, Jean-Louis Lefrançois; cano­tiers.

Article rédigé par Jean-Patrick Marcq, diffusé dans le maga­zine Sauve­tage n°157 (3e trimestre 2021)