Louis a secouru deux navigateurs pris dans la tempête : « ça m'a fait du bien d'en parler »
publié le4 Décembre 2025

Louis Vasseur © DR
Louis Vasseur revient sur le sauvetage périlleux qu'il a réalisé en juin 2022 pour tirer d'affaire deux navigateurs pris dans la tempête. Une expérience qui l'a marqué à vie.
Sous un ciel noir et lourd, un brutal coup de vent, tout juste annoncé par la météo, agresse la côte normande le 18 juin 2022, en début de soirée. Sa violence, force 7 de secteur nord-est, lève des vagues bouillonnantes, avec des creux de 3 mètres et plus. À bord de l’Apollonia, voilier de 9 mètres battant pavillon français, un couple serre les dents. Quand explose le génois, la compagne du skipper se réfugie dans le carré, le cœur au bord des lèvres. Lui reste sur le pont balayé par la mer furieuse. Bientôt, le moteur lâche, puis la barre. Voilà le voilier en dérive, à la merci des éléments. À bâbord, la haute falaise du cap Fagnet, au nord de Fécamp (Seine-Maritime) menace l’Apollonia.
Le canot tous temps (CTT) SNS 089 Cap Fagnet de la station SNSM locale est appelé à la rescousse. Celui-ci rejoint l’Apollonia en huit minutes. Il est 01 h 02. Plusieurs fois, les sauveteurs lancent une touline. Le skipper, hébété, dépassé, ne la saisit pas. « J’ai vite proposé au patron de passer sur le voilier », raconte Louis Vasseur, l’un des sept sauveteurs bénévoles à bord du CTT. Une option dangereuse que repousse pour l’instant le patron, Rémy Legros. Sur ces creux chaotiques, les ponts glissants des deux embarcations sont rarement au même niveau.
« Après d’autres tentatives futiles, les deux bateaux maintenant bord à bord, j’ai échangé un regard avec Rémy, poursuit Louis. C’était oui. » Une prise de risque consentie avec un très gros cœur. À 21 ans, en grande forme physique, Louis, qui a rejoint la SNSM à 16 ans, se reçoit sur le voilier. Passé sur l’avant, il attrape la touline qu’on lui lance, la saisit et l’amarre sur l’unique taquet d’amarrage, qui cède sous l’effort.
Suraccident
Tout est à recommencer. Seul sur l’avant du voilier qui danse furieusement, Louis empoigne une nouvelle touline, réalise un nœud de chaise, arrime le tout en pied de mât. Enfin, le SNS 089 peut entreprendre le remorquage.
Difficile remorquage dans ces conditions de mer. Moins risqué, toutefois, que le transbordement d’un équipage tétanisé par la tempête. Las, la seconde remorque cède et se prend dans l’une des deux hélices du SNS 089. C’est le suraccident, toujours redouté. Sur un seul moteur, alors qu’approchent les dangers de la côte, le risque d’un naufrage est palpable. Les six canotiers sont dans une situation périlleuse. Sur la mer déchaînée, la mission des sauveteurs est compromise. Et l’Apollonia condamné ?
Informé par le patron du CTT, le CROSS Gris-Nez engage l’hélicoptère Dauphin Guépard Whisky basé au Touquet, à 140 kilomètres. À 03 h 41, l’aéronef est sur zone. Louis comprend à cet instant que le salut viendra du ciel. L’hélicoptère se glisse en dessous du plateau de la falaise et se présente en stationnaire à une quinzaine de mètres au-dessus de l’eau, à l’arrière du voilier en détresse.
Le sauveteur ordonne à la plaisancière de sauter à l’eau. Ascension vers l’hélicoptère. Première vie sauvée. Au tour du skipper. L’hypothermie le gagne, il est figé, tétanisé. Louis sait qu’il n’est plus temps de tergiverser. Au retour du plongeur, il pousse l’homme à l’eau. Second treuillage. Seconde vie sauvée. « Mission accomplie », se dit Louis, sans penser à lui.
Toujours plus abrupts, les rouleaux précipitent l’Apollonia sur les écueils frangés d’écume. « Une vague plus forte a soulevé l’arrière du bateau et j’ai sauté », témoigne-t-il. Juste à temps. Troisième treuillage, troisième vie sauvée. Alors que Guépard Whisky reprend de l’altitude et met le cap sur l’hôpital Jacques Monod du Havre, l’Apollonia, couché sur le flanc, rague déjà sur les rocs acérés. Pour Louis, il s’en est fallu d’une minute.
Récit de Patrick Moreau publié dans le n° 161 de SAUVETAGE.
L’analyse. « Ça m’a fait du bien d’en parler »
La nuit du 18 au 19 juin 2022 est gravée dans la mémoire de Louis Vasseur. « Je m’en souviendrai toujours aussi clairement quand j’aurai 50 ans », assure le sauveteur de 24 ans. En revanche, son appréciation des événements a beaucoup évolué.
L’intervention en elle-même est un véritable ascenseur émotionnel. Quand il prend la mer ce jour-là, le jeune bénévole s’attend « à une mission assez classique de remorquage » en conditions difficiles. Pourtant, quelques dizaines de minutes plus tard, le voilà sur un voilier incontrôlable pris en pleine tempête sous d’impressionnantes falaises. « Je me suis vu mourir, se remémore-t-il. Pour moi, c’était fichu. Mais je ne pouvais pas le montrer aux deux personnes que j’étais venu sauver. »
L’espoir renaît pourtant quelques secondes plus tard, quand un hélicoptère arrive pour les secourir. « Quand le dernier passager a été hélitreuillé, je me suis dit : « Mission réussie ». À ce moment-là, je ne pense pas à ma sécurité, mais à ce que j’étais venu faire sur ce bateau », détaille Louis. Heureusement, le sauveteur est hélitreuillé à son tour, avant de regagner la terre ferme.
« Juste après l’intervention, je ne me rends pas compte que j’ai sauvé deux vies, se remémore le Normand. Pourtant, si je n’avais pas pris le risque de sauter sur ce voilier quand je l’ai fait, je pense qu’il y aurait eu deux morts. » Les jours passent et le jeune électricien reprend son quotidien comme si de rien n’était. Il ne parle pas du sauvetage, pas même à ses parents avec qui il vit encore. « Je ne voulais pas me mettre en avant, dévoile-t-il. Pour moi, c’est une intervention que nous avons réussie en équipe. »
Pourtant, cet épisode a laissé des traces. « Au début, ça ne m’a pas marqué plus que ça, indique Louis. Mais, quinze jours plus tard, j’ai commencé à me réveiller la nuit. J’avais des flashes des gyrophares, le bruit de l’hélicoptère. Je dormais mal. »
Ce sont finalement les sollicitations des médias qui lui font prendre conscience qu’il a réalisé quelque chose d’exceptionnel. Et lui permettent de mettre des mots sur ce qu’il a vécu. « Je suis passé dans les journaux locaux, à la télé, dans un podcast, énumère-t-il. En parler m’a fait beaucoup de bien. »
Depuis, les sentiments de Louis se sont apaisés, même s’il « repense souvent à ce jour ». Il s’est particulièrement investi dans la formation, où son expérience lui est très utile pour donner des conseils « en connaissance de cause. J’ai pris conscience que les entraînements rigoureux sont essentiels pour faire face à des situations difficiles, affirme-t-il. C’est primordial d’être bien préparé. »