Isabelle Joschke : le combat de la navigatrice pour plus de mixité en voile sportive
publié le22 Octobre 2024

Isabelle Joschke a créé l'association Horizon Mixité pour permettre aux femmes de découvrir la voile sportive © Ronan Gladu
Isabelle Joschke, 47 ans, fait partie des rares navigatrices du circuit professionnel de course au large. Course après course, elle prouve que le genre n’est pas un frein à la réussite : elle a participé à plusieurs Transat Jacques Vabre, terminé neuvième de la dernière Route du Rhum et se prépare pour le Vendée Globe 2024. Elle a également fondé l’association Horizon Mixité dans le but de favoriser l’accès des femmes à la voile sportive.
Au cours de votre carrière, avez-vous déjà été traitée différemment parce que vous êtes une femme ?
Oui, avant même que je fasse de la course au large, dans les milieux de la croisière et du yachting. Une femme jeune et peu expérimentée dans le monde des skippers, c’est inenvisageable. Contrairement à un homme. J’ai fait du porte-à-porte pour rencontrer des propriétaires de bateaux et ils m’ont ri au nez. Je manquais d’expérience, mais j’ai vraiment senti que je n’étais pas du tout au bon endroit. À l’époque, je venais de passer mon brevet de skipper. Je cherchais du travail, j’ai effectué différentes missions jusqu’à de la maintenance sur des chantiers navals. J’ai aussi été embauchée pour faire du ménage, alors que j’étais skippeuse professionnelle ! Je travaillais sur un yacht, entourée d’une trentaine d’hommes. Les trois seules femmes employées s’occupaient du ménage !
Donc dès le début de ma carrière, j’ai été confrontée au sexisme. Je me suis positionnée en réaction face à cette situation. Cela m’a demandé beaucoup d’énergie, mais m’a donné la volonté de montrer que j’étais aussi compétente que des hommes. Je me suis beaucoup battue pour avoir ma place. Cela n’a pas été facile et, si je n’avais pas cette personnalité, cela aurait été impossible. Depuis vingt ans que je pratique de la course, aujourd’hui, mon combat est d’arriver à avoir du poids et à me valoriser à l’égale des hommes, sans en faire plus.
Pourquoi y a-t-il si peu de femmes dans le milieu de la voile sportive ?
Dans notre société, nous sommes éduquées à ne pas marcher sur les plates-bandes des hommes, à ne pas oser beaucoup de choses. J’ai été sportive toute mon enfance, mais je n’ai jamais fait de compétition. Une fille qui veut faire de la compétition doit le demander, alors que, pour un garçon, c’est presque imposé. Nous, les femmes, quand nous nous retrouvons dans des milieux uniquement masculins, nous voulons prouver que cela vaut la peine que nous soyons là. C’est la voie la plus facile pour faire sa place et être acceptée.
Pourtant, les résultats féminins dans les courses au large sont proportionnellement excellents par rapport à ceux des hommes. À l’arrivée de Retour à La Base1, nous étions cinq femmes, dont quatre dans le top 12. Pourquoi ? Parce que si elles ne sont pas sûres d’avoir les armes pour réussir, elles ne se lancent pas. Notre milieu est plus facile pour les hommes que pour les femmes, et ce dès l’entrée en compétition.
Que faire pour que la situation change ?
Des choses ont déjà été mises en place pour que ça évolue. Par exemple, la Volvo Ocean Race2 a quasiment imposé la mixité sur les tours du monde en équipage. Une règle a été créée, qui permet à l’équipage d’être plus nombreux si des femmes sont à bord. L’effet a été très positif : plein de femmes ont pu participer et acquérir de l’expérience pour être embauchées sur d’autres courses. Dans la même idée, la Transat Paprec3 se court en double et, aujourd’hui, la mixité est obligatoire. Des femmes ont ainsi connu la Classe Figaro4, découvert ce support et gagné en expérience pour devenir ensuite compétitrices. Même si nous sommes encore très loin de la parité dans le milieu de la voile.
Vous montrez par l’exemple que votre genre n’est pas un obstacle dans votre carrière. Avez-vous la volonté d’inspirer d’autres femmes à travers ces exploits personnels ?
Oui, en effet. Je pense que toutes les femmes qui font carrière dans la voile doivent servir d’exemples, car nous ne sommes pas assez nombreuses. Quand j’étais jeune, je n’avais pas forcément de modèle féminin ; à l’époque, nous parlions de Florence Arthaud, mais c’est tout. C’est un réel manque pour donner envie de se lancer dans ces carrières.
« Notre rôle est de bien expliquer que la pratique est accessible à tous et qu’une moindre force physique n’est pas un frein. »
Vous avez décidé d’aller plus loin dans cette voie en créant votre propre association, Horizon Mixité. Pour quelles raisons ?
La journaliste Martine Gauffeny et moi avons créé cette association en 2012. Je faisais de la course au large depuis plus de dix ans et, entre-temps, peu d’autres femmes étaient arrivées dans le milieu. Pourtant, il s’agit d’un sport mixte, donc ouvert aux femmes. Et même s’il est très physique – mon bateau fait 9 tonnes –, les femmes réussissent très bien, peu importe leur gabarit.
Avec Horizon Mixité, nous voulions répondre à ces multiples contradictions. Nous avons rapidement compris que nous pouvions participer au changement, même modestement, pour qu’il se manifeste à l’échelle de la société. Nous parlons de la course au large et de bateaux parce que c’est un milieu que je connais, mais l’idée de notre association est de faire prendre conscience à toutes et à tous que les femmes réussissent aussi bien que les hommes dans quasiment tous les métiers.
Concrètement, quelles actions menez-vous ?
Nous souhaitons faire naviguer des femmes en voile sportive et les amener jusqu’à la compétition. D’abord, en équipage féminin, pour qu’elles gagnent confiance en elles. Si elles sont entre femmes sur un bateau, elles vont apprendre à tous les postes. Une femme sans expérience qui embarque dans un équipage mixte, il y a très peu de chance qu’elle tienne la barre.
Les participantes peuvent être des débutantes, ou des personnes qui ont pratiqué la voile, mais pas sportive. L’objectif est qu’à l’issue d’un cycle de navigation, elles aient davantage confiance pour embarquer en compétition au sein d’un équipage mixte. Grâce à cela, des équipages se forment et, surtout, nous constatons une demande croissante. À tel point que nous ne parvenons pas à y répondre ! Beaucoup plus de femmes que ce que nous pensions souhaitent faire de la compétition. Nous savons que les femmes aiment la voile, de plaisance ou de loisir, mais en voile sportive c’est beaucoup moins visible. Il y a une vraie demande, mais, lorsqu’elles sont interrogées, les femmes expliquent qu’elles n’osent pas naviguer parce qu’il s’agit d’un milieu d’hommes. Elles ne se sentent pas assez expérimentées et n’ont pas assez confiance en elles pour se lancer.
Dans une optique plus large, des missions locales à Lorient font découvrir les métiers de la mer à des jeunes femmes à la recherche d’emploi. Nous travaillons également avec des établissements scolaires pour sensibiliser à la mixité.
La féminisation de la SNSM progresse, même si la parité est encore loin. Tous les postes sont ouverts et les femmes sont plus nombreuses à s’engager. Nous comptons par exemple 30 % de nageuses sauveteuses. Comment poursuivre dans cette direction ?
Je conseillerais sûrement d’inclure des formations à la question de la mixité pour les bénévoles de la SNSM. Je pense qu’il faut mettre en place des opérations de sensibilisation, pour mettre les femmes bénévoles en avant, mais aussi plus largement dans le monde maritime ou la société. En réalité, cela commence à la maison, avec la répartition des tâches ménagères. Les enfants grandissent en observant les modèles autour d’eux. Ce sont des schémas qui doivent évoluer, en famille, puis à l’école ou encore dans les associations.
Propos recueillis par Clarisse Oudit-Dalençon et Nicolas Sivan.
1 : « Retour à La Base » : Course en solitaire sur des IMOCA – voiliers de 60 pieds (un peu plus de 18 mètres) –, de Fort-de-France, en Martinique, à Lorient.
2 : « Volvo Ocean Race » : Course contre-la-montre en équipage à voile. L’édition 2023 a duré six mois, avec neuf villes étapes à travers le monde.
3 : « Transat Paprec » : Course en double mixte de Concarneau à Saint-Barthélemy, aux Antilles.
4 : La « Figaro Bénéteau » est une classe de voilier monotype d’environ 10 mètres.