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Article Sauvetage

Reportage : au cœur du CROSS Méditerranée

publié le13 Mars 2025

Les opérateurs du CROSS Med disposent d'une vue imprenable sur l'entrée de la grande rade de Toulon. Mais ils ont rarement le temps d'en profiter ! © Nicolas Sivan

Les centres régionaux opérationnels de surveillance et de sauvetage (CROSS) se chargent de coordonner les missions de secours en mer dans les eaux françaises. Suspendus à la radio ou au téléphone, leurs opérateurs font appel à différents moyens pour intervenir, notamment les Sauveteurs en Mer. Nous avons passé une journée avec ces travailleurs de l'ombre, qui sauvent sans être vus. 

Un long bâti­ment recou­vert de crépi jaune, juché au sommet d’une falaise domi­nant la grande bleue. À l’in­té­rieur, une salle emplie de bureaux, tous tour­nés vers une baie vitrée à la vue impre­nable sur l’en­trée de la rade de Toulon. Vous êtes au « PC Opéra­tions » du centre régio­nal opéra­tion­nel de surveillance et de sauve­tage de Médi­ter­ra­née (CROSS Med), à La Garde. Si vous avez besoin d’as­sis­tance dans les eaux françaises en mer Médi­ter­ra­née, c’est là que votre appel abou­tira. Que ce soit par télé­phone au 196 ou sur le canal 16 de la VHF, un membre du centre régio­nal opéra­tion­nel de surveillance et de sauve­tage (CROSS) Médi­ter­ra­née, situé à La Garde (Var), vous répon­dra à toute heure du jour comme de la nuit.

« Le CROSS Med, bonjour. » Casque audio sur les oreilles, l’un des opéra­teurs vient de prendre un appel. Une femme à la voix paniquée demande de l’aide après un impor­tant déga­ge­ment de fumée sur la vedette de 16 mètres où elle se trouve avec huit autres personnes. Les moteurs sont à l’ar­rêt et l’em­bar­ca­tion se rapproche dange­reu­se­ment des rochers de la pointe de la Cride, à Sanary-sur-Mer (Var).

Sur l’un des six écrans qui forment un véri­table mur devant lui, l’opé­ra­teur déroule une série de ques­tions prééta­blies afin de n’ou­blier aucune infor­ma­tion impor­tante. Sur un deuxième moni­teur, il loca­lise le bateau. Sur un troi­sième, il trouve le numéro de la station SNSM la plus proche. « J’ai engagé les Sauve­teurs en Mer, madame, ils vont vous venir en aide », indique le jeune homme.

Dans l’or­ga­ni­sa­tion française du secours en mer, la moitié des opéra­tions coor­don­nées par les CROSS est assu­rée par les Sauve­teurs en Mer. L’as­so­cia­tion et ces centres opéra­tion­nels (cinq en métro­pole et quatre en Outre-mer), qui relèvent du minis­tère chargé de la mer, travaillent main dans la main. Les béné­voles n’agissent jamais sans l’aval du CROSS.

Une dizaine de minutes se sont écou­lées. L’échange radio avec la vedette en péril se tend. «  Il n’y a toujours personne qui arrive, j’ai le temps de m’écra­ser contre les rochers », s’af­fole le capi­taine. «  Je ne peux pas vous dire exac­te­ment quand les sauve­teurs seront là, mais ils sont en route, lui répond l’opé­ra­teur. Il faut patien­ter le temps qu’ils arrivent.  »

Les Sauve­teurs en Mer mettent 17 minutes en moyenne pour appa­reiller : délai néces­saire aux béné­voles pour rallier la station de sauve­tage, enfi­ler leur tenue et prépa­rer leur bateau au départ. Heureu­se­ment, le navire parvient à redé­mar­rer l’un de ses moteurs et à s’éloi­gner du rivage avant que les secours soient rendus sur place.

Il est bien­tôt 14 heures et, dehors, la chaleur est pesante en ce début août. Quand ils rejoignent le bâti­ment prin­ci­pal, les opéra­teurs du CROSS Med s’abritent à l’ombre des pins. Une fois proté­gés par l’at­mo­sphère clima­ti­sée du PC Opéra­tions, il leur faut garder la tête froide. À la haute saison, ils reçoivent plus d’une tren­taine d’alertes par jour, que doivent se répar­tir trois opéra­teurs et deux super­vi­seurs, sous la direc­tion d’un offi­cier.

Mobilisé pour les Jeux olympiques 2024 – notamment les épreuves de voile qui ont eu lieu à Marseille – le personnel du CROSS Med a créé un écusson pour l’occasion

4 000 opéra­tions de sauve­tage par an

L’opé­ra­tion de secours est toujours en cours, quand un nouvel appel reten­tit. Le maître Pitori, qui super­vise les opéra­tions, se dirige alors vers le poste de travail d’Ay­me­ric Le Masne de Cher­mont, direc­teur du CROSS Médi­ter­ra­née. « Monsieur le direc­teur, un bateau tourne en rond dans le secteur de Cerbère (port des Pyré­nées-Orien­tales situé à la fron­tière avec l’Es­pagne). Il y a un possible homme à la mer. Un témoin nous a aler­tés, c’est tout ce que j’ai pour le moment.  »

Le super­vi­seur retourne à son bureau et partage les appels à passer entre opéra­teurs dispo­nibles. Ils mobi­lisent les Sauve­teurs en Mer ainsi que les pompiers locaux. Puis le maître Pitori contacte le séma­phore du cap Béar, qui lui indique qu’une petite embar­ca­tion à la coque blanche tourne effec­ti­ve­ment en rond dans l’eau. Une situa­tion qui peut vite dégé­né­rer si l’em­bar­ca­tion se dirige vers des baigneurs, la côte ou un autre bateau.

Son collègue, le second maître Valen­tin, reçoit l’ap­pel d’un second témoin se trou­vant sur la côte. Il lui apprend que deux hommes se trou­vaient à bord du bateau. Heureu­se­ment, l’un d’eux a déjà été ramené à terre. L’autre est en passe d’être secouru par un plai­san­cier, qui est aussi parvenu à couper les moteurs du bateau fou. « J’an­nule les secours ? », inter­roge le maître Pitori, en se tour­nant vers le direc­teur pour obte­nir son appro­ba­tion. La tension est montée, puis redes­cen­due d’un coup en l’es­pace d’une poignée de minutes et de quelques coups de fil.

Devant les opérateurs, une immense carte recense tous les moyens de sauvetage qu’ils peuvent mobiliser.

« Ce travail n’est pas fait pour le monde, il faut savoir suppor­ter la pres­sion, juge le second maître Valen­tin, mili­taire de 28 ans à la barbe rousse four­nie. On a parfois telle­ment de choses à faire en même temps pour sauver des personnes qu’on ne voit jamais et qui n’ont quelque­fois même pas conscience que nous sommes inter­ve­nus.  »

L’après-midi défile. Les appels s’en­chaînent. La sonne­rie du télé­phone reten­tit souvent. De temps à autre, c’est la VHF qui grésille. L’ex-femme d’un homme origi­naire d’Eu­rope de l’Est – l’in­for­ma­tion donnée dans un français approxi­ma­tif est incer­taine – serait sur un paddle au large de Fréjus (Var) pour mettre fin à ses jours. À Menton, une muni­tion de guerre a été décou­verte dans l’eau. Un bateau est victime d’un départ de feu à Port-Saint-Louis-du-Rhône (Bouches-du-Rhône).

Chaque année, la soixan­taine de femmes et hommes du CROSS Médi­ter­ra­née – dont douze sont affec­tés à Ajac­cio, en Corse – traitent quelque 5 000 événe­ments, dont plus de 4 000 donnent lieu à une opéra­tion de sauve­tage. Ils travaillent en coopé­ra­tion avec tous les services de secours pour couvri­rune bande côtière comprise entre les Pyré­nées-Orien­tales et les Alpes-Mari­times, incluant la Corse. La zone de respon­sa­bi­lité du CROSS se prolonge plus au sud, sur un espace mari­time qui s’étend entre la Sardaigne et les îles Baléares. Au total ce sont quelque 115 000 km² de mer Médi­ter­ra­née sous respon­sa­bi­lité de la France pour le secours en mer.

« La SNSM est notre premier parte­naire, indique Ayme­ric le Masne de Cher­mont. Le statut béné­vole des Sauve­teurs en Mer ne change rien à nos rela­tions avec eux. Ce sont des marins experts de leur zone, à qui nous trans­met­tons toutes les infor­ma­tions d’alerte pour prépa­rer et mener l’in­ter­ven­tion adap­tée.  »

Un CROSS ne dort jamais

Derrière les baies vitrées, le soleil se couche au bout de la mer. La salle des opéra­tions plonge peu à peu dans le noir, seule­ment éclai­rée par des écrans d’or­di­na­teurs où scin­tillent cartes marines et prévi­sions météo­ro­lo­giques. Une nouvelle équipe a pris la relève. Un CROSS ne dort jamais. 21 h 38, nouvel appel. Un voilier de 15 mètres s’est échoué sur des rochers de l’île de Porque­rolles, au large d’Hyères. Mais l’opé­ra­teur n’est pas en lien direct avec les marins en diffi­culté : il parle avec un plai­san­cier anglais qui assiste à la scène. « The ship is taking on water [le bateau prend l’eau] », assure plusieurs fois l’in­ter­lo­cu­teur britan­nique. Cinq personnes seraient à bord, mais n’ont appa­rem­ment aucun moyen de joindre les secours. 

« On va déclen­cher le canot tous temps SNS 078 de la station SNSM d’Hyères », décide l’opé­ra­teur. En atten­dant que les béné­voles arrivent sur place, les mili­taires essayent de tirer la situa­tion au clair. « On ne peut pas prendre pour argent comp­tant ce que nos inter­lo­cu­teurs au télé­phone ou à la radio nous rapportent, souligne le maître Magali, qui super­vise le quart de nuit. On doit donner l’in­for­ma­tion la plus sûre possible aux moyens de secours à qui l’on demande d’in­ter­ve­nir. »

La situa­tion se corse encore quand la commu­ni­ca­tion avec le plai­san­cier anglais se coupe. La liai­son est mauvaise. Heureu­se­ment, le séma­phore de Porque­rolles fait le lien entre les personnes sur place et le CROSS. Ayme­ric le Masne de Cher­mont inter­vient : «  Pensez à leur dire de prendre du maté­riel de pompage s’il y a une voie d’eau. Il faudra égale­ment repé­rer une possible trace de pollu­tion de l’eau.  »

L’homme au polo bleu surmonté de cinq galons dorés s’éloigne pour lais­ser ses colla­bo­ra­teurs travailler. « Avec l’ex­pé­rience, la check-list d’ap­pa­reillage est aussi connue au CROSS », explique-t-il. Quelque 30 minutes plus tard, les Sauve­teurs en Mer sont sur zone. La liai­son avec le CROSS est toujours aléa­toire, l’île faisant obstacle aux ondes radio. Les opéra­teurs sont silen­cieux et atten­tifs au moindre son, conscients que les opéra­tions de nuit sont toujours plus déli­cates.

Fina­le­ment, les sauve­teurs annoncent être montés à bord du voilier, où se trouvent cinq  adultes et un enfant. Ces plai­san­ciers belges, paniqués, n’avaient pas prévenu les secours. « N’hé­si­tez jamais à appe­ler le CROSS, insiste son direc­teur. Il vaut mieux enga­ger un moyen de secours pour clari­fier une situa­tion. Il faut avoir cette culture de la sécu­rité, surtout en mer, qui reste un danger, en Médi­ter­ra­née en parti­cu­lier malgré les appa­rences. »

Mitch, la mascotte des Sauveteurs en Mer, veille sur les opérateurs du CROSS Med.

Si vous contactez le CROSS, donnez les bonnes informations

« 80 % de la réus­site d’une opéra­tion de sauve­tage tiennent à l’alerte, affirme Ayme­ric le Masne de Cher­mont, direc­teur du CROSS Médi­ter­ra­née. Si certaines infor­ma­tions sont manquantes ou erro­nées, l’in­ter­ven­tion des Sauve­teurs en Mer pourra être très compliquée. »

Lorsque vous contac­tez les secours en mer en appe­lant le 196 ou sur le canal 16 de la VHF, lais­sez-vous guider par le CROSS. Essayez de répondre calme­ment aux ques­tions, sans donner trop d’in­for­ma­tions. Systé­ma­tique­ment, on vous deman­dera votre posi­tion, le nombre de personnes à bord et la diffi­culté rencon­trée… Si vous ne connais­sez pas vos coor­don­nées exactes, prenez un
repère visuel connu de la région. Si vous utili­sez un smart­phone pour compo­ser le 196, le CROSS vous posi­tion­nera sans doute très préci­sé­ment grâce à la puce de loca­li­sa­tion de votre télé­phone. 

Et n’ou­bliez pas : vous êtes aussi un sauve­teur poten­tiel si un problème survient sur une embar­ca­tion proche de vous. Restez à l’écoute du canal 16.

Article rédigé par Nico­las Sivan.

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