Dossier : quel avenir pour le modèle bénévole ?
publié le21 Mars 2024

Des bénévoles Sauveteurs en Mer discutent devant un phare. © Pierre Mouty
La société change, le bénévolat aussi. Certaines associations s’inquiètent car elles ont des difficultés à trouver de nouveaux membres prêts à s'investir dans leurs activités. Qu’en est-il chez les Sauveteurs en Mer ?
Sans bénévoles, les canots de sauvetage resteraient à quai en France. C’est aussi simple que cela. « Le bénévolat, c’est l’ADN de la SNSM et du sauvetage en mer, toute son histoire », souligne son président dans une interview publiée sur notre site internet. Plus de 9 000 bénévoles, dont 5 100 sauveteurs embarqués, qui doivent assurer la disponibilité de leur navire de sauvetage, grand ou petit, 365 jours par an, 24 heures sur 24. Un bénévolat « quasi professionnel », qui comporte un niveau d’astreinte et d’imprévisibilité assez exceptionnel.
En plus, le sauvetage a besoin des « équipages à terre », dont la majeure partie des 900 formateurs, notamment ceux qui préparent les jeunes nageurs sauveteurs des plages. Même les journalistes de Sauvetage, le magazine de la SNSM, sont en large partie des bénévoles. L’association valorise le travail effectué par les bénévoles à 51,5 M€ en 2022, soit 51 % des ressources de la SNSM, somme que l’on peut comparer à l’autre ressource vitale : les 35,7 M€ de dons et legs reçus d’un très grand nombre de particuliers et de certaines entreprises.
Or, une population de bénévoles a besoin d’un renouvellement permanent. Jacques Pithois, trésorier national bénévole, estime par exemple que, dans les quelque 300 structures locales, 40 trésoriers doivent être remplacés chaque année. Aussi, dès que le moindre doute s’exprime sur la pérennité du modèle bénévole, des oreilles se dressent. Pour Emmanuel de Oliveira, président de la SNSM et « premier des bénévoles », c’est un sujet d’attention permanent.
Il arrive que le sujet vienne sur la table, par exemple à une récente réunion des délégués départementaux de l’organisation – bénévoles eux-mêmes –, dont l’importante fonction est d’assurer la liaison entre le siège parisien et toutes les structures de leur département. Chez les sauveteurs, on reste cependant à un niveau d’alerte modéré. Jacques Pithois note « une modeste dégradation des vocations » et « la fragilisation de certains bénévolats ciblés, notamment celui des formateurs ».
De manière générale, la dégradation modérée des vocations et de la disponibilité est prise en compte implicitement dans certaines décisions : avec l’aide des technologies modernes, l’équipage minimum pour appareiller avec les plus gros navires de sauvetage a été ramené à cinq personnes.
Mais le prestige des Sauveteurs en Mer et le renouvellement des bateaux est équipements, assure un renouveau d’intérêt régulier. Notamment dans les départements à forte tradition maritime. Encore plus si l’on va au contact des bonnes volontés potentielles. « Nous essayons d’être présents à tous les forums des associations », explique Didier Lebeau, président de la station de Saint-Quay-Portrieux (Côtes-d’Armor). Il y a quelques années, son prédécesseur avait été obligé d’organiser, avec le soutien de la mairie, une campagne d’affichage pour réamorcer la pompe du recrutement. Elle soulignait que tout le monde peut devenir sauveteur, pas seulement les marins professionnels.
Difficile de trouver des responsables
Les inquiétudes que l’on entend parfois chez les Sauveteurs en Mer ressemblent assez à celles qui s’expriment ailleurs : beaucoup de bénévoles n’ont pas envie de s’engager sur la durée et les associations ont du mal à en convaincre suffisamment de prendre des responsabilités. La société change, les bénévoles changent, les méthodes doivent-elles changer ? La Croix-Rouge essaye d’attirer des candidats par des spots au cinéma. D’autres associations recrutent en ligne, comme la Croix-Rouge, comme le montre l’affiche de recrutement ci-dessous :
« Nous n’avons pas de problème pour trouver les indispensables bonnes volontés pour des maraudes du soir ou pour servir les repas au camion, explique Pascale Carle, chargée de mission aux Restos du Cœur en Île-de-France. En revanche, quand il faut prendre des responsabilités dans la durée, les candidats se bousculent moins. Et, en Île-de-France, plusieurs associations départementales sont en administration déléguée par l’association nationale parce que personne ne veut être présidente ou président. »
Marie-Sophie Desaulle, présidente de la Fédération des Etablissements Hospitaliers et d’Aide à la Personne, évoque aussi des difficultés à intégrer des responsables. « Nos associations adhérentes peuvent heureusement compter sur des bénévoles à la base pour des coups de main essentiels dans les hôpitaux, les Ehpad ou les structures d’accueil des personnes en situation de handicap, indique-t-elle. En revanche, beaucoup d’associations membres ont du mal à trouver des candidats pour renouveler leur conseil d’administration. »
Exemple de la difficulté à recruter des responsables à la SNSM : Frédéric Damlaimcourt a récemment mis fin à son mandat de délégué départemental du Finistère, département où la SNSM compte le plus de stations. Il a pris cette décision au bout de quatre ans et demi seulement – alors qu’il s’était engagé pour six ans – afin de s’assurer d’avoir un successeur. Beaucoup de candidats potentiels s’inquiétaient du poids de la fonction. Cependant, Philippe Dutrieux était prêt à prendre le relais. Disponible début 2024, il n’aurait peut-être pas eu la patience d’attendre. « J’ai donc décidé d’anticiper, explique Frédéric Damlaimcourt. Je lui laisse un département dans lequel nous avons développé la collégialité pour alléger, autant que faire se peut, la tâche. Je resterai moi-même disposé à donner des coups de main. »
« Parlons de partager des responsabilités »
Binômes, collégialité sont les mots d’ordre un peu partout… « Parlons de partager des responsabilités plutôt que de prendre des responsabilités », suggère Hubert Pénicaud, référent national vie associative à France Bénévolat. Quelques grandes associations ont poussé la réflexion un peu plus loin, explique-t-il. Puisque les jeunes ont l’air de vouloir assurer le relais du bénévolat, comment les amener à embrasser aussi des responsabilités ? Réponse : « Il faut repérer tôt ceux qui pourraient devenir des responsables et leur proposer des formations. Celles-ci sont inter-associatives, ce qui permet aux participants d’échanger, de comparer et de prendre du recul sur leur propre association. Les résultats commencent à se voir aux conseils d’administration de la Croix-Rouge ou de France Handicap, par exemple. » Les Sauveteurs en Mer aussi réfléchissent, depuis un certain temps, à une formation des responsables.
L’alchimie du bénévolat
Trouver et fidéliser des bénévoles, c’est toute une alchimie. « Qu’est-ce qui fait que, dans un même bassin de vie et d’emploi, une station a plus de mal à renouveler ses troupes que l’autre ? », s’interroge Jean-Marie Choisy, délégué départemental de la Manche. Chacune a son histoire, sa culture, son ambiance.
Une fois recrutés et formés, encore faut-il que les sauveteurs soient suffisamment disponibles pour que les moyens puissent sortir. Formations, entraînements… Le sauvetage en mer est très exigeant en temps et, parfois, la lassitude peut s’installer. Les retraités, précieux aux heures où les autres travaillent, ont aussi leurs obligations, surtout quand ils aident leurs parents, leurs enfants ou leurs petits-enfants… voire tout le monde à la fois ! Ne pas être capable de répondre à un appel des centres régionaux opérationnels de surveillance et de sauvetage (CROSS) est un échec pour une station. Le patron de station ou le président battent le rappel si nécessaire, mais le risque existe même si ces situations restent extrêmement rares.
« Il faut être très clair au départ, sur les motivations et les contraintes, ne pas hésiter à prévoir des sortes de période d’essai » Antoine Leroy Délégué à la vie associative et à la condition des bénévoles auprès du président de la SNSM
Parfois, les employeurs peuvent aider. À La Hague, la principale usine de recyclage du combustible nucléaire usé de la société Orano se trouve près d’une mer dangereuse et donc de plusieurs stations de sauvetage. Plus d’une dizaine de ses salariés sont sauveteurs. L’entreprise a signé, en octobre dernier, une convention qui leur donne cinq jours rémunérés par an pour pouvoir s’absenter en cas d’alerte. Elle prévoit aussi qu’ils puissent se reposer après l’intervention et que certaines de ces journées puissent être consacrées à la formation. Ailleurs dans la Manche, des accords de ce type existent aussi avec Naval Group, à Cherbourg, et EDF.
Quelle « reconnaissance » pour les bénévoles ?
Pour attirer et retenir les bénévoles, faut-il plus de « reconnaissance » ? Derrière cette expression se cache parfois l’idée qu’un peu de compensation financière pourrait aider. À la SNSM, les stations ont, par exemple, des politiques assez différentes les unes des autres en matière de défraiement. Certaines prennent par exemple en charge des frais de déplacement, mais cela reste symbolique.
Dans la même veine, les instances politiques évoquent régulièrement des projets de « statut du bénévole », qui pourrait garantir, entre autres, des avantages en matière de retraite. Ils s’enlisent en général. Antoine Leroy, le délégué de la SNSM à la vie associative, n’y croit pas, car trop complexe à mettre en place. La vraie « reconnaissance » n’est-elle pas ailleurs, notamment dans le CV pour les actifs ? Pour ceux qui travaillent ou voudraient travailler dans le secteur maritime, les riches et exigeantes formations des Sauveteurs en Mer sont désormais reconnues comme formations professionnelles. Plus largement, quel directeur des ressources humaines ou patron ne regardera pas d’un œil positif la ligne d’un CV mentionnant un engagement à la SNSM ?
Il y a aussi tout le reste, plus intime, simplement humain. Le besoin de se rendre utile est aussi une affaire entre soi et soi-même. Ne sous-estimons surtout pas le lien humain, le plaisir d’être ensemble, la « famille orange » comme disent les Sauveteurs en Mer en référence à la couleur de leurs tenues. Embarqués pour une traversée un peu longue avec l’équipage du nouveau navire de sauvetage de L’Herbaudière, nous avions été frappés par le plaisir que ces sauveteurs avaient à se retrouver, sans la tension d’une intervention, et à couvrir le bruit des moteurs par leurs discussions pendant neuf heures.
Dans le cadre d’un baromètre mis en place pour la plateforme en ligne HelloAsso, l’entreprise de sondages OpinionWay a demandé à des adhérents des associations s’ils y recherchaient la convivialité plus que l’engagement. Réponse : 53 % de oui. « Où est le problème si un groupe de bénévoles bavardant allègrement réalise en trois heures plutôt qu’en une un travail sans urgence ? », demande Hubert Pénicaud chez France Bénévolat. C’est une des différences avec le « boulot ». L’autre serait d’avoir moins d’obligations administratives, ce qui n’est pas gagné.
Créer l’ambiance est un des talents indispensables aux présidents de stations et directeurs de centres de formation et d’intervention de la SNSM. Il faut obtenir que la mission soit bien remplie, tout en laissant vivre le groupe humain pour que l’engagement associatif soit aussi un plaisir. Les Sauveteurs en Mer sont aussi des bandes de copains et copines. En quoi serait-ce gênant ?
Internet, une arme pour les associations de bénévoles
Les jeunes générations s’intéressent à la vie associative. Les moyens modernes de communication peuvent-ils aider ceux qui aimeraient donner leur temps à trouver l’association qui leur correspond ? Oui, bien sûr.
Le Web est un outil puissant pour des associations comme les Restos du Cœur ou les banques alimentaires, quand elles ont besoin de mobiliser des dizaines de milliers de bénévoles ponctuellement pour les grandes collectes annuelles. Si vous cherchez à rencontrer des associations moins célèbres, mais peut-être plus près de chez vous, Internet peut être très efficace. Le Gouvernement a mis en place le site jeveuxaider.gouv.fr, où vous pourrez effectuer des recherches à partir d’un code postal. Les associations peuvent aussi y trouver leur bonheur : le site compte plus de 500 000 inscrits, dont 50 % ont moins de 30 ans, assure Nassim Merzouk, responsable du déploiement du bénévolat. On peut également poster des propositions d’actions à distance, sur le même mode de fonctionnement que le télétravail.
Le numérique peut aussi être, évidemment, une manière pour les associations de gérer leurs bénévoles. Celles qui n’ont pas, comme les Sauveteurs en Mer, de logiciel spécifique, et ont par exemple un événement à organiser (festival, manifestation sportive…), peuvent s’appuyer sur des solutions comme celle que propose qoezion.com. Cette start-up, incubée par la fondation MAIF, vend un logiciel qui permet aux bénévoles de s’inscrire et à l’association de communiquer avec eux, mais également de gérer les cartes d’accès, les plannings, les parkings, les repas…
Réflexions en cours sur les nageurs sauveteurs
Les nageurs sauveteurs, chargés de la surveillance de plages ou de mettre en place des dispositifs prévisionnels de secours lors de rassemblements, font l’objet d’une réflexion en cours à la SNSM.
Ces jeunes, souvent étudiants, investissent beaucoup de temps et même un peu d’argent dans une formation de base très exigeante. Elle est dispensée tout au long de l’année scolaire par trente-deux centres de formation et d’intervention (CFI) sur tout le territoire français.
Une fois diplômés, ils sont mis à disposition des villes touristiques avec lesquelles la SNSM a passé une convention pour surveiller la baignade durant l’été. Ils sont logés et rémunérés, niveau Smic. « Ils sont bénévoles dix mois sur douze », résume Emmanuel de Oliveira, président de la SNSM. Ils sont dédommagés pour l’astreinte, la présence. Le don de soi, le risque pris pour aller sauver des baigneurs ne le sont pas.
Les CFI recrutent sans problème environ cinq cents candidats à chaque rentrée scolaire. Mais, une fois la formation terminée, la SNSM manque désormais de sauveteurs l’été pour satisfaire toutes les demandes des communes. Encore plus, sans doute, l’été prochain, à cause des Jeux Olympiques, qui vont mobiliser beaucoup de services de secours à Paris. Là où de jeunes étudiants passaient deux mois d’été sur une plage, certains ne veulent s’engager que pour un mois, ou moins. Parmi les plus expérimentés, on ne trouve plus assez de candidats chefs de poste ou adjoints. Certains ne viennent pas ou plus sur les plages, peut-être attirés par des surveillances plus rémunératrices (piscines, clubs de vacances, etc.).
Pas très motivant pour les trois mille trois cents bénévoles, dont huit cents cadres et formateurs qui leur ont consacré du temps. « Je suis très reconnaissant à nos formateurs et dirigeants de CFI parce qu’ils n’auraient qu’à pousser la porte d’à côté pour bénéficier d’un régime matériellement plus favorable, insiste le président de la SNSM. Mais il ne suffit pas de s’en féliciter. Il nous faut conduire une réflexion sur la motivation de ces formateurs bénévoles pour qu’ils s’épanouissent pleinement. Sans sortir du bénévolat. »
Article rédigé par Jean-Claude Hazera, publié dans le magazine Sauvetage n°167 (1e trimestre 2024)