Premières impressions sur les nouveaux bateaux des Sauveteurs en Mer

La produc­tion en série n’est pas encore lancée, mais trois premières « têtes de série » permettent les indis­pen­sables essais et mises au point.

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Les Sauveteurs de la SNSM découvrent et testent le nouveau NSC2. © Stéphane Lagoutte – MYOP

Une fois passée la sortie du port de plai­sance d’Ar­ca­chon, le pilote enfonce les manettes des deux énormes moteurs Mercury hors-bord. En quelques instants, le bateau est à 30 nœuds. Comme un skieur testant la neige, le barreur donne quelques petits coups de barre à bâbord et tribord. Le semi-rigide secoue un peu ses passa­gers mais ne bronche pas, bien accro­ché sur l’eau. Ce 18 novembre 2021, nous navi­guons sur le navire « tête de série » des NSC2, navires de sauve­tage côtier numéro 2 (plus petit que le NSC1 et plus gros que les NSC3 et 4), un modèle hybride offrant une vraie cabine de pilo­tage sur un semi-rigide, avec un espace dégagé à l’ar­rière pour accueillir une éven­tuelle victime sur un plan dur. 

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Les Sauve­teurs poussent le nouveau NSC2 dans ses retran­che­ments pour connaître sa limite. © Stéphane Lagoutte – MYOP

« Tu veux bien rentrer Gérard ? ». À ces vitesses, l’aé­ro­dy­na­mique compte aussi et les turbu­lences créées par une personne à l’ex­té­rieur se sentent dans la barre. Gérard Rivoal, le respon­sable du programme Nouvelle flotte de la SNSM, rentre, ferme la porte coulis­sante et nous sommes trois, assis sur des selles prévues pour amor­tir le choc des vagues, à l’abri d’une petite timo­ne­rie ouverte vers l’ar­rière qui protège parfai­te­ment du vent créé par la vitesse. Une quatrième place est dispo­nible.

Un programme très ambi­tieux

La SNSM a engagé un programme très ambi­tieux de renou­vel­le­ment de la flotte mise à dispo­si­tion des Sauve­teurs en mer. Le maître d’œuvre en est le chan­tier Couach, installé à Gujan-Mestras sur le bord du bassin d’Ar­ca­chon. Il construit lui-même les plus gros navires et notam­ment les deux modèles de NSH (Navire de sauve­tage hautu­rier) et le NSC1. Les semi-rigides coque alumi­nium sont produits par Z-Nautic (marque AKA), sous la respon­sa­bi­lité de Couach. 

On en est au stade émou­vant où trois bateaux têtes de série sont termi­nés et commencent à être éprou­vés dans le cadre des essais. Avant notre sortie, nous avons vu le NSC3, semi rigide plus clas­sique et plus petit, faire patiem­ment des allées et retours à pleine charge pendant deux heures. Essais obligent. En rentrant au port de Larros à Gujan-Mestras, nous retrou­ve­rons le grand NSH1 (17,5 mètres) sur son chariot, prêt à retour­ner à l’eau après un retour au chan­tier. Le NSC2, quant à lui, va faire le trajet inverse pour prendre la route jusqu’à Paris et se faire admi­rer sur le stand des Sauve­teurs en Mer au Nautic. Boudins dégon­flés, sa largeur (2,55 m) ne dépasse pas les limites du gaba­rit routier. Inté­res­sant.

Une nouvelle flotte inno­vante

Rempla­cer un parc impor­tant d’em­bar­ca­tions de sauve­tage vieillis­santes permet évidem­ment de remettre à plat les besoins et d’in­no­ver. Le NSC2 sur lequel nous sommes est très inno­vant et « tape dans l’œil » depuis les premières esquisses, avec sa timo­ne­rie très en avant du bateau et, sur l’ar­rière, son grand portique anti-retour­ne­ment et son énorme « biton » de remorquage assorti d’une épaisse rambarde sur laquelle portera la remorque. C’est un inter­mé­diaire entre les semi-rigides, très nombreux dans la flotte, notam­ment comme deuxième moyen d’une station, et les vedettes et canots plus gros et plus tradi­tion­nels. Avec ses 8,70 m de long, c’est un vrai petit bateau de sauve­tage qui peut assu­rer beau­coup de missions très rapi­de­ment jusqu’à 12 miles au large avec trois équi­piers seule­ment et qui est capable de remorquer jusqu’à 1 tonne et de rame­ner une victime allon­gée sur une civière en partie à l’abri de la timo­ne­rie. Au sec devant le barreur et le radio navi­ga­teur, un vrai tableau de bord de contrôle des moteurs mais aussi de gestion des commu­ni­ca­tions (deux radio VHF) et de l’en­vi­ron­ne­ment du bateau. L’écran qui est devant le navi­ga­teur se divise pour faire appa­raître la carto­gra­phie élec­tro­nique, l’image radar et, si on cherche des naufra­gés de nuit, l’image de la caméra ther­mique. Le tout en coûtant à peu près le sixième du prix d’un NSH1.

Des essais très pous­sés

Nous avons la chance de navi­guer sur un superbe bassin d’Ar­ca­chon parfai­te­ment calme. Les sauve­teurs peuvent évidem­ment avoir à affron­ter bien pire. Ancien des comman­dos de Marine, Yann Deban, le patron titu­laire de la station d’Ar­ca­chon, a été invité par le chan­tier à pous­ser le bateau dans ses limites sur les vagues peu hospi­ta­lières que soulèvent les bancs de sable le long des passes d’en­trée du bassin. Il est étonné. Qu’il mette le bateau en travers de la vague ou qu’il plonge le nez dans les vagues (mer de l’avant ou mer de l’ar­rière), il n’a jamais eu l’im­pres­sion qu’il allait le mettre sur le toit. Il est parti­cu­liè­re­ment impres­sionné par l’avant, très porteur, qui soulage toujours au lieu de se plan­ter dans la mer, malgré le poids de la timo­ne­rie sur l’avant.  On nous épargne le virage sec à pleine vitesse, mais on nous assure qu’il passe sans problème. Frédé­ric Neuman, l’ar­chi­tecte de tous les petits et grands nouveaux bateaux de cette flotte a été égale­ment séduit par sa propre créa­tion quand il a essayé, en vrai, il y a quelques jours ce « bébé » qu’il connaît par cœur, mais… en version numé­rique sur ses écrans. Il a été impres­sionné par les sensa­tions de « vrai bateau », très stable, sans vibra­tions. En plus des formes, joue aussi le poids. À pleine charge, il pèsera entre 4,8 et 5 tonnes.

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Décou­verte du nouvel écran, qui permet de faire appa­raître la carto­gra­phie élec­tro­nique, l’image radar ainsi que l’image de la caméra ther­mique. © Stéphane Lagoutte – MYOP

Indis­pen­sables mises au point

Comme dans tout programme indus­triel de cette ampleur, il y a évidem­ment une phase de mise au point indis­pen­sable. Les équi­piers de la station de L’Her­bau­dière attendent avec impa­tience le premier NSH1 qui porte déjà fière­ment le nom de Gustave Gendron, ancien patron titu­laire de la station. Ceux d’Agon-Coutain­ville voudraient aussi dispo­ser rapi­de­ment de leur NSC2. Mais les bateaux « tête de série » sont ceux sur lesquels on relève toutes les petites imper­fec­tions inévi­tables malgré les heures de mise au point sur les écrans des bureaux d’étude de Couach (25 000 heures esti­mées pour le NSH1). Ceux sont aussi ceux grâce auxquels on va mieux connaître le poten­tiel des bateaux et préci­ser la manière de s’en servir et de former les équi­pages à leur prise en main.

D’où les trois phases d’es­sais program­més : essais construc­teur et régle­men­taires (Couach repère toutes les imper­fec­tions possibles et s’as­sure de la confor­mité régle­men­taire des navires auprès des auto­ri­tés concer­nées AFFMAR, ANFR,…), essais contrac­tuels (le client, la SNSM, fait part de ses éven­tuelles insa­tis­fac­tions), essais opéra­tion­nels (des équipes de la SNSM font tour­ner les bateaux pour bien voir « ce qu’ils ont dans le ventre » et défi­nir les bonnes pratiques opéra­tion­nelles asso­ciées). 

Exemples d’im­per­fec­tion qu’on peut avoir à corri­ger sur un excellent bateau comme le NSC2 ? Lors des essais de retour­ne­ment le navire de sauve­tage mis sur le toit « exprès » par une grue s’est parfai­te­ment redressé grâce au ballon qui s’est gonflé auto­ma­tique­ment sur le portique arrière, mais ce ballon a menacé de se déta­cher du portique sur lequel il était amarré par un cordage un peu sous-dimen­sionné. Autre exemple, le NSC2 dispose sur tribord arrière d’une porte amovible qui permet notam­ment aux nageurs et plon­geurs de se mettre à l’eau et de remon­ter mais aussi de glis­ser dans le bateau une victime allon­gée sur un plan dur flot­tant. À grande vitesse, la vague qui se forme le long du bateau peut faire entrer de l’eau autour de cette porte.

Côté NSH1, le bateau est superbe et promet­teur, mais il a pris du poids…, situa­tion confir­mée par la pesée hydro­sta­tique. Le premier bateau réalisé pèse plus lourd que le devis de masse calculé par l’ar­chi­tecte. Il va devoir faire un régime avant d’être livré à la SNSM.

Tous ces problèmes doivent trou­ver leur solu­tion avant que les séries entrent en fabri­ca­tion. Le programme a pris envi­ron un an de retard à cause du COVID-19 et des pénu­ries de certaines pièces ou matières premières. Les diffé­rentes équipes projet tentent d’ac­cé­lé­rer les prochaines étapes. Quand les mises au point seront termi­nées, les grands NSH1 devraient avan­cer sur « la chaîne » toutes les deux semaines de poste en poste dans les hangars de Couach. On table sur une fabri­ca­tion de huit par an. Paral­lè­le­ment doivent progres­ser la concep­tion de détail et la fabri­ca­tion de deux autres « tête de série », le NSH2, plus court que le NSH1, pour les stations qui ont des contraintes de place (sous abri notam­ment) et le NSC1 pour les stations qui font du sauve­tage côtier en ayant besoin d’em­por­ter plus de maté­riel et de personnes que ne peut embarquer le NSC2 et en remorquant des bateaux plus lourds.

Sans vous rien ne serait possible

Évidem­ment tout cela à un coût. La vie humaine n’a pas de prix, mais son sauve­tage en a un. Le prix d’un NSH1, variable selon les options, approche les 2 millions d’eu­ros. Le programme engagé par la SNSM est estimé globa­le­ment à une centaine de millions d’eu­ros sur dix ans. Le budget d’in­ves­tis­se­ment annuel moyen qui était de 5 à 6 millions passe à plus de 10 millions.

Tout cela ne serait pas possible sans de multiples géné­ro­si­tés qui viennent épau­ler celle des sauve­teurs béné­voles. Les bateaux sont finan­cés en moyenne à près de 50 % par les subven­tions des collec­ti­vi­tés locales, régions notam­ment. Le reste vient de la géné­ro­sité privée, celle des grandes entre­prises parte­naires – le NSC2 d’Agon-Coutain­ville s’ap­pel­lera Les Mousque­taires – mais aussi et surtout celle de vous tous, les dona­teurs de la SNSM. Vous êtes plus de 170 000 à donner régu­liè­re­ment un peu ou beau­coup. Certains même lèguent aux sauve­teurs des sommes impor­tantes. Ce qui explique le deuxième nom qui appa­raît discrè­te­ment sous celui de Gustave Gendron sur la coque du premier NSH1 : Simone Anita. Merci à vous tous. Grâce à vous, les sauve­teurs qui donnent l’équi­valent de 40 millions d’eu­ros en heures de béné­vo­lat seront encore plus effi­caces, encore plus en sécu­rité et auront un petit peu plus de confort.


Deux inno­va­tions dans l’équi­pe­ment du NSC2

Pour éviter d’avoir à crier pour s’en­tendre l’équi­page va dispo­ser d’un circuit de commu­ni­ca­tion interne sans fil. Chacun aura un petit casque micro sur une oreille, qui permet­tra de parler même au nageur à l’eau ou à l’équi­pier passé à bord du bateau en diffi­culté.

Pour préve­nir les risques de bles­sure des nageurs ou des victimes par les hélices des moteurs, le pilote peut appuyer sur un bouton débrayage qui les empêche de tour­ner même si quelqu’un pousse la manette par inad­ver­tance. Un système de diodes lumi­neuses à l’ar­rière du moteur permet au nageur ou plon­geur de bord de savoir si les hélices sont embrayées ou débrayées.


Article rédigé par Jean-Claude Hazera