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Île de Sein : loin du monde, loin des soins

publié le13 Juillet 2026

écrit parAnatole Lamarre

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Sur le port, les habitants s'activent autour du déchargement du bateau venu du continent. Un rituel indispensable à la vie de l'île. © Anatole Lamarre

À la pointe du Finistère, l’île de Sein vit l’hiver au rythme des tempêtes et des liaisons incertaines avec le continent. Pour ses habitants, soins et premiers secours demandent organisation et anticipation. Médecin, pompiers et bénévoles de la SNSM assurent ensemble une chaîne de secours essentielle, dans un environnement où l’océan impose ses contraintes.

Il a fallu reporter à deux reprises ce reportage. Lorsque le temps est mauvais, il est fréquent que le bateau reliant l’île de Sein au continent soit annulé l’hiver. Les 263 personnes vivant toute l’année sur ce petit bout de terre semblent soudain seules au monde, pourtant à quelques kilomètres des côtes du Finistère. Quand les vagues grondent, il n’y a ni traversée ni secours. Les îliens doivent alors se débrouiller avec les moyens du bord. Mais, heureusement, en ce jeudi du début du mois d’avril, la navette arrive à bon port.

Une grande partie des habitants attend sur le quai des Paimpolais. Marquant l’entrée du village, ce lieu sert d’embarcadère pour le navire qui effectue un aller-retour par jour en hiver. L’imposant bâtiment bleu et blanc est à quai à 11 heures, ce matin-là. Il est chargé de provisions, de matériaux de construction, de quelques valises de touristes et d’un précieux stock de médicaments, livré deux fois par semaine. « Quand le bateau ne vient pas, on est vraiment seuls », glisse un habitant adossé à un muret en pierre, observant le ballet du déchargement. Ici, chaque activité s’organise autour d’une logique simple : l’autonomie. Et, en ce qui concerne la santé et les secours, il faut s’attendre à tout.

Un médecin, plusieurs vies

Le soleil de ce début de printemps tape sur le quai des Paimpolais. Mais, à l’approche du village, la lumière disparaît. Les ruelles deviennent étroites. Elles laissent à peine passer le jour entre les maisons serrées. Le bourg a des airs de labyrinthe. Un dédale où seuls les Sénans se repèrent sans difficulté. Au détour d’une rue, mitoyen du bureau de poste, apparaît le cabinet médical. Un des centres névralgiques de l’île.

Bernard Pino y est installé depuis plusieurs années. Derrière ses fines lunettes bleues, son regard est tranquille et attentif. Il porte une veste orange vif posée sur un simple t-shirt. Médecin de l’île en alternance un mois sur deux avec une consœur, il est responsable de toutes les problématiques de santé lorsqu’il travaille. « On est seuls, on fait tout », résume-t-il d’une voix très calme.

Son cabinet, en apparence classique, recèle quelques secrets permettant de pallier l’isolement. La grande pièce aux murs clairs est encombrée de matériel. « On doit être un peu plus autonomes », euphémise Bernard Pino, assis derrière son bureau de consultation, les mains posées sur le dossier d’un patient. « Nous sommes obligés de nous équiper davantage que beaucoup de cabinets sur le continent. » Sur une étagère, plusieurs appareils sont prêts à être utilisés. Parmi eux, un holter qui enregistre le rythme cardiaque d’une personne durant quelques jours. Installé directement sur place, il évite de multiples allers-retours vers le continent, qui pourraient prendre plusieurs jours en hiver. « Le cabinet dispose également d’un ECG [ndlr : électrocardiogramme, qui enregistre l’activité cardiaque] numérique. C’est encore rare dans certaines structures de médecine générale. Grâce à cet équipement, nous pouvons envoyer tout de suite les résultats à des confrères sur le continent pour obtenir un avis spécialisé. »

Bernard Pino ne se contente pas de consultations classiques. Dans cette pièce où se mêlent odeur d’antiseptique et matériel médical, il effectue des prises de sang, réalise des points de suture, prend en charge des traumatismes, suit des pathologies chroniques et peut même intervenir sur des animaux, si nécessaire. Son rôle déborde largement du cadre médical strict. « J’assure aussi une forme de permanence sociale et psychologique », commente-t-il. Sans psychologue sur l’île, l’homme d’une soixantaine d’années devient un interlocuteur privilégié pour les habitants. Dans le calme du cabinet, les consultations s’étirent souvent au-delà du médical. « Les gens viennent parler. Il faut prendre le temps. »

 

Bernard Pino doit anticiper les ruptures avec le continent. Son cabinet dispose d’une pharmacie et d’équipements médicaux adaptés aux contraintes insulaires. © Anatole Lamarre

 

Une pharmacie pensée pour l’isolement 

Au fond du cabinet, derrière une porte, se dévoile une pièce spacieuse, qu’on ne trouve pas dans les autres cabinets médicaux : une pharmacie. Elle renferme la seule réserve de médicaments de l’île. Un stock stratégique dans un lieu parfois livré à lui-même. « Le mot d’ordre, ici, c’est la prévoyance », insiste le médecin. Devant lui se dressent des étagères entières remplies de boîtes variées. « J’ai énormément de stock, poursuit-il. Bien plus que dans une pharmacie classique sur le continent. Lorsque le bateau ne passe pas en hiver, il faut pouvoir tenir plusieurs jours, voire davantage. »

Le médecin récupère aussi des médicaments chez des patients ayant terminé leur traitement. « C’est une pratique inhabituelle sur le continent, mais elle prend tout son sens ici, estime Bernard Pino en comptant le stock de paracétamol restant sur une étagère. Sur le continent, ce serait interdit. Ici, c’est du bon sens. » Cette organisation est très utile afin d’éviter les ruptures de traitement. Notamment pour les insulaires âgés.

Entre autonomie et limites

Malgré cette capacité d’adaptation, certaines situations dépassent les moyens locaux. Quand une urgence grave survient, une chaîne de secours se met en place. Le médecin alerte les pompiers – ils ne sont que deux sur l’île –, puis contacte le SAMU. Une conférence est alors organisée avec le centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage (CROSS) pour déterminer la meilleure solution. « On décide à trois. Il faut évaluer la gravité, les conditions météo, les risques », détaille Bernard Pino d’une voix toujours posée.

Dans les cas les plus critiques, notamment les détresses cardiaques ou respiratoires, l’évacuation se fait par hélicoptère. Le Dragon 29 de la Sécurité civile peut intervenir en une vingtaine de minutes. Mais, là encore, la décision n’est jamais prise à la légère. « On ne fait pas venir l’hélicoptère pour rien, poursuit le praticien. Il y a des pilotes, des médecins, des mécanos. En cas de mauvaises conditions météorologiques, il ne faut pas les mettre en danger. » Des moyens militaires capables d’intervenir dans des cas extrêmes peuvent être engagés si nécessaire. Pour les situations moins critiques, la mer reste la voie d’évacuation privilégiée. Notamment grâce aux Sauveteurs en Mer.

La SNSM, un maillon indispensable

Sur l’eau, bousculé par le vent et les vagues, le canot tous temps est prêt à appareiller. Sa coque verte surmontée d’orange tranche dans le bleu turquoise de la mer. Au mouillage à l’entrée du port, le SNS 001 Yves et François Olivaux, de la station de l’île de Sein, apparaît comme le gardien du territoire. Il fait fi des éléments en attendant patiemment son heure.

Les bénévoles locaux assurent régulièrement des transports sanitaires vers le continent à son bord. Le trajet jusqu’à Audierne dure environ 40 minutes. À l’arrivée, une ambulance ou un véhicule sanitaire prend le relais et emmène le malade vers un hôpital. « On ne fait pas les états graves, précise Jacques Fouquet, président de la station. Mais on transporte des patients vers le continent. » Le contexte se complique en période hivernale. Comme la navette reliant l’île au continent, le canot des Sauveteurs en Mer peut éprouver des difficultés à naviguer dans des eaux déchaînées. « On ne peut pas se permettre de prendre un patient en charge dans de trop mauvaises conditions météorologiques, insiste Jacques Fouquet. On mettrait la personne en danger. »

Devant la porte de la station SNSM, Jacques Fouquet incarne ce rôle d’« homme à tout faire » souvent évoqué par les habitants de l’île. © Anatole Lamarre

 

Les interventions des bénévoles sont, pourtant, fréquentes. Notamment auprès des personnes âgées, qui doivent, quelquefois, se rendre en urgence sur le continent pour une consultation médicale. La veille encore, une habitante a dû être évacuée après une chute dans les rochers. « Elle avait un traumatisme. On l’a gardée en surveillance, mise en coquille et évacuée le lendemain », décrit Bernard Pino. En tant que médecin de l’île, c’est à lui qu’est revenue la décision de garder la patiente sur place avant de l’évacuer. « Pour ce genre de transport, il faut mobiliser une équipe solide à bord du canot, poursuit Jacques Fouquet. Quatre à cinq bénévoles, parfois accompagnés d’un pompier. »

La station fonctionne avec un effectif réduit l’hiver. « Ils sont cinq ou six disponibles », explique le président. Sa silhouette solide, ancrée dans le décor, et sa voix posée traduisent des années passées au contact des éléments. « Ils peuvent être une quinzaine l’été. » Tous sont bénévoles. Beaucoup sont d’anciens marins ou des habitants ayant une bonne connaissance de la mer.

Une habitante a dû être évacuée après une chute dans les rochers

Jacques Fouquet

Face à l’horizon, Jacques Fouquet surveille le canot. Désormais, l’eau est bien éloignée du quai des Paimpolais. Le sable se découvre petit à petit. « Les marées sont un vrai problème », souligne-t-il. Pour rejoindre l’embarcation, les bénévoles doivent mettre à l’eau un petit semi-rigide à partir de leurs locaux pour rejoindre l’imposant SNS 001. Une manœuvre impossible à marée basse. « Si on ne peut pas accéder au bateau, on ne peut pas intervenir, résume le marin de 75 ans. L’organisation demande une rigueur constante, car chaque départ doit être anticipé. »

Une solidarité vitale

Dans ce système de secours capable de parer à toutes les éventualités, le président de la station SNSM occupe une place centrale. « C’est l’homme à tout faire de l’île », résume une habitante croisée sur le quai des Français libres. Parsemé de boutiques et de restaurants aux terrasses à moitié désertes en ce mois d’avril, c’est le lieu de vie principal de l’île. « On le sollicite pour des urgences, bien sûr, poursuit-elle. Mais aussi pour des questions du quotidien : les marées, les amarrages, l’organisation logistique… » « On m’appelle pour tout », confirme avec simplicité celui qui est président de la station depuis près de dix ans.

Une polyvalence qui dépasse sa seule fonction et reflète l’organisation même de l’île. Un lieu où chacun est amené à jouer plusieurs rôles.

La santé n’est pas uniquement une affaire de professionnels sur l’île de Sein. Elle repose sur une vigilance collective. « Sur le continent, on appelle plus facilement le SAMU, observe le médecin. Ici, on réfléchit autrement. On assume plus. » Les habitants surveillent leurs proches, s’entraident, anticipent les situations. Dans cet environnement contraint et presque coupé du monde en hiver, chaque geste compte. Chaque décision aussi.

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